L’accroissement des inégalités serait-il la conséquence des délocalisations et de la robotisation observée depuis les années 1980 ? Pour Robert Reich, il s’explique surtout par des politiques publiques mises en place depuis cette période-là qui correspond à l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison-Blanche.
Une idée que partage Paul Krugman dans un billet récent (Oligarchy and the Great Evasion). Le prix Nobel de l’économie commence sa note sur l’exemple d’Al Capone, condamné non pour ses crimes, mais pour fraude fiscale. Une manière d’interroger la capacité actuelle de l’État à sanctionner l’évasion fiscale des puissants, dans un contexte où l’IRS a été affaibli et où même la loi pourrait être contournée grâce aux cryptomonnaies liées à la famille Trump.
L’auteur situe ce texte dans une série consacrée à la montée de l’oligarchie américaine, qu’il définit non comme le fait du 1 % le plus riche, mais d’une fraction bien plus étroite : 300 milliardaires ayant financé, selon lui, 19 % des dons politiques fédéraux en 2024.
Son argument central : contrairement à son intuition de départ, ce ne sont pas d’abord les mutations technologiques ou les effets de réseau (type Facebook) qui expliquent la concentration actuelle de la richesse, mais un démantèlement délibéré, engagé depuis les années 1970, du système d’imposition progressive qui avait mis fin aux inégalités de l’âge doré (Gilded Age). Il cite des baisses spectaculaires des taux statutaires : le taux marginal sur les hauts revenus est passé de plus de 90 % dans les années 1950 à 37 % aujourd’hui ; celui sur les bénéfices des grandes entreprises, de 52 % à 21 % ; celui sur les grandes successions, de 77 % à 40 %, ne s’appliquant en outre qu’au-delà de 15 millions de dollars.
Au-delà de ces baisses de taux, Paul Krugman insiste sur l’ampleur croissante de l’évasion fiscale (illégale, à distinguer de l’optimisation légale) : le “tax gap”, l’écart entre l’impôt dû et l’impôt effectivement payé, atteindrait 600 milliards de dollars par an, soit environ 40 % du déficit budgétaire fédéral actuel. Pour lui, cette évasion, concentrée chez les hauts revenus, alimente à la fois la dette publique et l’oligarchie.
Sa thèse finale : la baisse des efforts de recouvrement fiscal envers les plus riches – à l’exception d’une brève tentative sous l’administration Biden – n’est pas un simple effet collatéral, mais à la fois une cause et une conséquence de la dérive oligarchique américaine.
L’intelligence artificielle va-t-elle creuser les inégalités et donner encore plus de pouvoir aux oligarques de la tech ? C’est l’avis d’Olivier Babeau dans l’émission Répliques qui craint que l’IA polariser un peu plus la société en deux parties : ceux qui ont le bagage culturel pour maîtriser l’outil et ceux qui ne l’ont pas. Sachant que les exigences pour cette maîtrise seront de plus en plus élevées.
L’oligarchie justifie sa position comme la conséquence d’une juste rétribution de ce qu’ils apportent à la société. À l’inverse, en supposant que l’Intelligence artificielle devienne le maillon stratégique du développement l’économie, à quel titre pourront-ils alors revendiquer cette gratification. Ci-après une petite histoire qui illustre le propos.
* *
*
La part qui nous revient
Marcus Kellerman aimait dire, lors des dîners qu’il donnait dans sa maison de Greenwich, qu’un homme récolte ce qu’il sème. Il avait fondé Veridian Capital à vingt-huit ans, l’avait revendue à quarante et un pour treize milliards de dollars, et considérait cette somme non comme un coup de chance, mais comme la preuve mathématique de sa valeur. « Le marché ne ment jamais, disait-il en versant le bordeaux. Il mesure ce que chacun apporte. » Ses invités hochaient la tête. Certains d’entre eux gagnaient quatre cents fois le salaire médian de leurs propres employés, et cette proportion leur semblait non pas arbitraire, mais juste — l’expression froide et honnête d’un mérite accumulé.
À trois mille kilomètres de là, dans un entrepôt de logistique près de Bakersfield, Denise Ruiz pointait à cinq heures du matin. Elle marchait vingt-deux kilomètres par jour entre les rayonnages, scannait des colis, respectait des cadences chronométrées à la seconde près par un algorithme qui ne connaissait ni son nom ni sa fatigue. On lui avait expliqué, lors de son embauche, qu’elle « ajoutait de la valeur » à la chaîne logistique. Elle gagnait de quoi payer un loyer et, certains mois, presque assez pour le reste. Elle n’avait jamais mis les pieds à Greenwich, mais elle croyait, elle aussi, à une version modeste de la même histoire : que le travail, s’il était honnête et assez dur, finirait par payer davantage. C’était une foi nécessaire, presque une politesse envers soi-même.
L’un et l’autre habitaient le même pays, structuré par la même conviction silencieuse : la hiérarchie sociale reflétait une hiérarchie de contribution. Les grandes fortunes n’étaient pas un accident de l’histoire, mais une récompense. La pauvreté n’était pas non plus un accident, mais un déficit — de talent, d’effort, de discipline. Cette idée n’était écrite dans aucune loi, mais elle en soutenait des centaines : sur la fiscalité, sur les salaires, sur ce qu’on devait ou non aux autres. Elle donnait à l’inégalité un visage acceptable, presque moral.
Puis les machines commencèrent à tout faire.
Cela n’arriva pas comme un cataclysme, mais comme une marée. D’abord les centres d’appels, puis la comptabilité, puis la conduite des camions, puis le diagnostic médical, puis, plus lentement, mais plus profondément, la conception elle-même — les plans d’architecte, les stratégies d’investissement, les décisions que Marcus Kellerman avait crues indissociables de son génie personnel. Les systèmes qui les prenaient à sa place ne se fatiguaient pas, ne se trompaient presque jamais, et n’exigeaient en retour ni salaire, ni reconnaissance, ni dîner à Greenwich.
Denise perdit son emploi un mardi, remplacée par un bras robotisé et un logiciel de tri qui ne s’arrêtait jamais de calculer. Elle chercha un autre poste, puis un autre, et découvrit que la même vague avait déjà emporté les emplois vers lesquels on l’orientait comme des solutions de repli — l’aide à domicile, la restauration, la surveillance. Deux ans plus tard, Marcus Kellerman lui-même vit son propre comité d’investissement remplacé par un système qui obtenait, trimestre après trimestre, de meilleurs résultats que lui. On le garda un temps par égard, puis on cessa.
Ce fut alors, dans les deux mondes à la fois, que la question longtemps refoulée revint, nue, sans les habits qu’on lui avait toujours donnés. Si les machines produisaient l’essentiel de la richesse, qui, parmi les humains, contribuait réellement plus qu’un autre ? Kellerman ne pouvait plus dire que sa fortune récompensait un travail que personne d’autre n’aurait su faire, puisque personne, humain, ne le faisait plus. Denise ne pouvait plus se consoler en pensant que l’effort, un jour, serait reconnu, puisque l’effort humain n’était plus ce qui produisait la valeur. L’échelle qui avait justifié la distance entre eux perdait barreau après barreau, la matière dont elle était faite.
Il y eut des années de confusion. Des économistes tentèrent de sauver la hiérarchie ancienne en la fondant sur la propriété plutôt que sur le travail — ceux qui possédaient les machines mériteraient ce qu’elles produisaient, disaient-ils, comme si la propriété elle-même n’avait pas toujours reposé sur le même mythe du mérite qu’elle prétendait maintenant remplacer. Mais l’argument ne tenait plus dans les rues ni dans les urnes. Si aucune contribution humaine différenciée ne pouvait plus expliquer qui possédait quoi, alors la possession elle-même n’était plus qu’un accident historique — la trace figée d’inégalités passées, reconduites par habitude plutôt que par justice.
Ce qui se produisit ensuite ne fut ni une révolution ni un cadeau, mais quelque chose de plus lent et de plus obstiné : une redéfinition, imposée par la seule logique des faits, de ce que la société devait à chacun de ses membres. Un dividende universel, d’abord modeste, puis substantiel, versé non parce qu’on avait mérité sa part, mais parce qu’on existait dans une société dont les machines, collectivement héritées d’un siècle d’efforts humains, produisaient désormais l’abondance. On ne demandait plus à Denise de prouver sa valeur pour recevoir de quoi vivre dignement. On ne demandait plus à Marcus de justifier treize milliards par un talent singulier ; on lui en laissait une part raisonnable, et le reste retournait à tous.
Kellerman, dans les dernières années de sa vie, reçut moins d’invités à ses dîners. Il se surprit pourtant, un soir, à ressentir quelque chose qui n’était pas du regret. Peut-être avait-il toujours su, sans se l’avouer, que le bordeaux et les certitudes qui l’accompagnaient reposaient sur une histoire qu’on se racontait pour ne pas voir la chance pour ce qu’elle était.
Denise, elle, envoya sa fille à l’université sans dette, non parce qu’elle avait enfin mérité ce privilège, mais parce que plus personne, désormais, n’avait à le mériter.
L’inégalité n’avait pas disparu par vertu. Elle s’était simplement retrouvée sans excuse.
(Rédigé avec l’aide de Claude)