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40 000 milliards de dette : vivre à crédit sur le dos des moins riches

La barre symbolique est tombée mercredi 19 août 2026 : la dette publique fédérale des États-Unis a franchi le seuil des 40 000 milliards de dollars. Un chiffre si vertigineux qu’il en devient abstrait — jusqu’à ce qu’on se souvienne qu’il représente déjà plus de 1 100 milliards de dollars d’intérêts versés cette seule année, davantage que ce que Washington consacre à Medicare, et juste derrière la Sécurité sociale dans la hiérarchie des dépenses fédérales. Le service de la dette a dépassé le budget du Pentagone dès l’exercice 2025. La mécanique s’emballe, et elle ne s’emballe pas par accident.

Il y a dix ans, la dette américaine s’élevait à 19 400 milliards de dollars. Elle a donc plus que doublé en une décennie, sous des administrations des deux bords. Mais le partage des responsabilités, en valeur relative, mérite d’être rappelé :

– Donald Trump, premier mandat (2017-2021) : +7 800 milliards de dollars, dont plus de la moitié accumulée durant les neuf derniers mois de son mandat, au moment du choc Covid. Cela alors qu’il avait hérité d’une économie plutôt saine.

– Joe Biden (2021-2025) : +8 400 milliards de dollars, portés à la fois par la relance post-pandémique, les investissements dans les infrastructures et les subventions à l’énergie propre.

– Donald Trump, second mandat (depuis janvier 2025)** : déjà +3 800 milliards de dollars en un an et demi, ce qui porte à 11 600 milliards la contribution cumulée du même homme sur ses deux mandats non consécutifs, davantage que n’importe quel autre président récent, Biden compris.

Autrement dit : les deux partis ont creusé le trou. Mais un seul des deux n’a cessé, dans le même temps, de se poser en gardien de l’orthodoxie budgétaire.

Depuis 1981 et la « révolution cnservatrice » de Ronald Reagan, le parti républicain n’a jamais dévié d’un seul objectif de fond en matière économique : réduire les impôts, en particulier ceux des ménages les plus riches et des entreprises. Peu importe le président, peu importe le contexte — récession, boom technologique, guerre, pandémie —, la martingale reste la même : moins de recettes fiscales en haut de l’échelle, et la promesse, jamais vérifiée, que la croissance ainsi libérée finira par combler le manque à gagner. C’est la théorie du ruissellement, ressortie à chaque cycle sous un nouvel emballage marketing. Une théorie aussi scientifique que les trous dans le gruyère.

Le résultat comptable de cette obstination doctrinale est sans appel : depuis les baisses d’impôts de George W. Bush en 2001 jusqu’à celles de Trump en 2018 puis 2024-2025, l’addition atteint 10 600 milliards de dollars de recettes fédérales envolées. Et ces cadeaux fiscaux n’ont pas été distribués équitablement : depuis 2000, 65 % des bénéfices de ces baisses d’impôts sont allés au cinquième le plus riche des Américains, dont 22 % au seul 1 % le plus fortuné.

Élargissons l’angle à toute la période ouverte par Ronald Reagan en 1981, celle où la dette est passée de moins de 1 000 milliards de dollars à plus de 40 000 milliards aujourd’hui. Voici, mandat par mandat, l’augmentation de la dette fédérale brute, en valeur absolue et en valeur relative.

PrésidentPartiDette en début de mandatDette en fin de mandatAugmentationVariation relative
Ronald Reagan (1981-1989)Républicain~0,9 000 Mds $~2 900 Mds $+2 000 Mds $+186 %
George H. W. Bush (1989-1993)Républicain~2 900 Mds $~4 400 Mds $+1 500 Mds $+54 %
Bill Clinton (1993-2001)Démocrate~4 400 Mds $~5 800 Mds $+1 400 Mds $+32 %
George W. Bush (2001-2009)Républicain~5 800 Mds $~10 600 Mds $+6 100 Mds $+105 %
Barack Obama (2009-2017)Démocrate~10 600 Mds $~19 900 Mds $+8 300 Mds $+78 %
Donald Trump, 1er mandat (2017-2021)Républicain~19 900 Mds $~28 100 Mds $+8 200 Mds $+40 %
Joe Biden (2021-2025)Démocrate~28 100 Mds $~36 200 Mds $+8 400 Mds $+30 %
Donald Trump, 2e mandat (depuis 2025)Républicain~36 200 Mds $~40 000 Mds $ (en cours)+3 800 Mds $ (en 19 mois)+11 % (déjà)

En valeur relative (pourcentage d’augmentation), la mesure la plus honnête pour comparer des époques où la taille de l’économie et de la dette de départ diffèrent, le classement change de nature : les deux plus fortes hausses en temps de paix depuis 1945 sont signées par des présidents républicains. Reagan a fait grimper la dette de 186 %, la quasi-triplant en huit ans. George W. Bush l’a fait plus que doubler (+105 %) en menant deux guerres tout en votant deux vagues de baisses d’impôts. À titre de comparaison, les deux mandats démocrates les plus récents (Obama et Biden) affichent des hausses relatives nettement inférieures : respectivement +78 % et +30 %, alors même qu’ils ont géré, l’un la crise financière de 2008, l’autre la sortie de la pandémie de Covid-19, deux chocs économiques majeurs justifiant historiquement une dépense publique accrue.

Sous Eisenhower, dans les années 1950, une décennie que la droite américaine adore pourtant citer en modèle de puissance nationale, le taux marginal d’imposition sur les plus hauts revenus atteignait 91 %. Aujourd’hui, les 400 Américains les plus riches paient un taux d’imposition effectif total — fédéral, étatique, local et sur les sociétés — d’environ 24 %. Jeff Bezos n’a payé aucun impôt fédéral sur le revenu en 2018. Trump lui-même n’en a pas payé pendant plusieurs années avant son retour à la Maison-Blanche. Résultat : les riches s’enrichissent en finançant la dette.

Comme ses prédécesseurs républicains, Donald Trump a promis qu’il réduirait la dette nationale. La recette annoncée n’a rien d’original : baisser encore les impôts pour doper la croissance, et laisser cette croissance générer suffisamment de recettes fiscales nouvelles pour combler le déficit. C’est la même équation magique vendue depuis Reagan, jamais soldée, toujours reconduite.

À cette promesse s’en est ajoutée une seconde, plus théâtrale : le DOGE (Department of Government Efficiency) confié un temps à Elon Musk devait pourchasser le « Waste, Fraud and Abuse » dans les dépenses fédérales et ainsi assainir les comptes publics par la seule vertu de la rigueur administrative. Dans les faits, les coupes se sont concentrées sur les dépenses dites « discrétionnaires », la portion la plus modeste du budget fédéral — quelque 40 % du total, contre 60 % pour les dépenses dites « obligatoires » (Sécurité sociale, Medicare, Medicaid, anciens combattants) qui, elles, continuent de croître mécaniquement avec le vieillissement de la population des baby-boomers. La chasse au gaspillage, aussi spectaculaire soit-elle en communication, ne pèse rien face à l’ampleur du problème structurel. Il avait promis monts et merveilles, il a accouché d’une souris en portant le disccrédit sur l’administration et les fonctionnaires, les « civil servants ».

Pendant ce temps, le grand texte budgétaire du second mandat de Trump – le One Big Beautiful Bill Act voté l’année dernière – ajoutera à lui seul 4 700 milliards de dollars de dette supplémentaire selon le Congressional Budget Office, l’organisme d’évaluation non partisan du Congrès. Le double discours n’aura jamais été aussi limpide : dénoncer la dette d’une main, la creuser de l’autre.

C’est l’argument central que développe Robert Reich, ancien secrétaire au Travail sous Clinton : à force de baisser les impôts des plus riches sans jamais réduire les dépenses en proportion, les États-Unis ont changé de modèle. Autrefois, les Américains les plus fortunés finançaient l’État fédéral principalement en payant l’impôt. Aujourd’hui, ils le financent en lui prêtant de l’argent et en encaissant les intérêts.

La bascule est vertigineuse. Plutôt que de contribuer au budget par la fiscalité, les grandes fortunes américaines achètent des bons du Trésor et perçoivent, chaque année, une part du plus de 1 000 milliards de dollars que Washington verse en intérêts. Ce n’est plus une nation qui se finance par ses impôts ; c’est une nation qui s’endette auprès de ses propres citoyens les plus riches, à qui elle reverse ensuite, sous forme d’intérêts, l’argent qu’elle n’a pas voulu leur demander en impôts.

Contrairement à une idée reçue, la dette américaine n’est pas majoritairement détenue par la Chine ou par des puissances étrangères hostiles. Les investisseurs et gouvernements étrangers ne détiennent qu’environ 30 % de la dette totale. Le reste, près de 70 %, est détenu domestiquement : par la Réserve fédérale, par les collectivités locales et les États, mais surtout, pour la plus grosse part, par les fonds mutuels, les fonds de pension, les compagnies d’assurance et les banques.

Et qui possède ces fonds ? Les Américains les plus aisés, directement ou indirectement, via leurs portefeuilles d’investissement. Le 1 % le plus riche des ménages américains détient à lui seul environ 35,6 % de l’ensemble des actifs financiers du pays (actions, obligations d’entreprises, bons du Trésor). Il est donc raisonnable d’estimer que ce même 1 % détient au minimum un tiers de l’ensemble des bons du trésor en circulation.

La boucle est bouclée : les baisses d’impôts consenties aux plus riches ont creusé le déficit ; ce déficit est financé par l’emprunt ; cet emprunt est en grande partie souscrit par ces mêmes riches ; et les intérêts qu’ils perçoivent en retour sont payés par l’ensemble des contribuables, y compris les classes moyennes et populaires qui, elles, n’ont pas bénéficié des baisses d’impôts initiales. Une captation à trois étages, financée par tous, mais rentable pour quelques-uns.

Face à une dette qui continue de grimper, la réponse républicaine reste d’une remarquable constance : ce n’est pas la fiscalité qu’il faut revoir, ce sont les prestations sociales qu’il faut réduire. Social Security, Medicare, Medicaid – les grands filets de sécurité qui représentent l’essentiel des dépenses dites « obligatoires » – sont systématiquement désignés comme la variable d’ajustement, quand bien même ce sont précisément les programmes dont dépendent les Américains les plus modestes et les plus âgés.

Pendant ce temps, Donald Trump semble plus préoccupé par ses « vanity projects » : Ballroom, arc, reflecting pool, heliport à la Maison-Blanche, dorures en tout genres… Sans oublier son propre business

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