Les ex-présidents ont pris l’habitude de se faire rémunérer pour donner des discours ou tout autre initiative. Ils monnayent ainsi leur parole. Ce n’est pas très glorieux mais parfois très rentable, ne pose pas de conflits d’intérêts et de ne met pas en danger leur pays. Donald Trump a trouvé une idée lumineuse beaucoup plus intéressante. Vendre l’accès à ses tweets de son réseau social un peu avant le grand public. Et ainsi permettre des manipulations de marché à grande échelle. Il faut s’appeler Donald Trump pour penser à ce genre de jeu.
Il est parfois difficile de déterminer où s’arrête le conflit d’intérêts et où commence la corruption. Avec le nouveau service annoncé par Trump Media, cette frontière semble avoir tout simplement disparu.
Le principe est aussi simple que sidérant : vendre à des investisseurs un accès prioritaire aux publications de Truth Social, avant qu’elles ne soient diffusées au grand public. Or, Donald Trump n’est pas un utilisateur ordinaire de cette plateforme. Il en est la personnalité la plus suivie, son principal actionnaire indirect et, surtout, le président des États-Unis.
Ses messages ne sont pas de simples opinions. Ils annoncent régulièrement des décisions présidentielles sur les droits de douane, les relations internationales, les sanctions économiques ou encore les interventions militaires. Chacun de ces messages peut faire varier instantanément les marchés financiers. Permettre à certains acteurs de Wall Street de les recevoir quelques instants avant tout le monde revient à commercialiser un avantage informationnel directement issu de l’exercice du pouvoir présidentiel.
Les défenseurs du projet objecteront que quelques secondes ne changent rien. C’est ignorer le fonctionnement des marchés modernes, où les transactions se mesurent en millisecondes. Dans le trading algorithmique, quelques instants d’avance peuvent représenter des millions de dollars de gains ou l’évitement de pertes considérables.
Le problème n’est donc pas seulement économique. Il est démocratique.
Depuis George Washington, les présidents américains ont cherché, chacun à leur manière, à éviter que leurs intérêts privés ne puissent être confondus avec l’exercice de leur fonction. Certains ont vendu leurs actifs, d’autres les ont placés dans des « blind trusts » afin d’éviter toute suspicion. Donald Trump a toujours refusé cette séparation, estimant que les règles habituelles ne s’appliquaient pas à lui. Cette nouvelle initiative pousse cette logique jusqu’à son terme : le pouvoir politique devient un produit commercial.
La situation est d’autant plus troublante que le président profite financièrement de la valeur de Trump Media, société dont il demeure le principal bénéficiaire économique. Plus son réseau social génère de revenus, plus son patrimoine personnel s’apprécie. Le mélange des genres est total.
Les spécialistes du droit public n’ont d’ailleurs pas mâché leurs mots. Kathleen Clark, professeure de droit et spécialiste des conflits d’intérêts, qualifie cette initiative de « corruption particulièrement effrontée », estimant qu’elle consiste à exploiter directement le pouvoir gouvernemental pour enrichir son titulaire.
Au-delà de l’aspect juridique, c’est une question de confiance publique. Une démocratie repose sur l’idée que les décisions de l’État sont prises dans l’intérêt général, non pour créer des opportunités commerciales au bénéfice personnel du chef de l’exécutif. Lorsque l’information présidentielle devient un produit premium destiné à quelques investisseurs privilégiés, cette confiance s’effrite.
Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : l’accoutumance. À force d’accumuler les situations où intérêts publics et intérêts privés se confondent, ce qui aurait provoqué un scandale institutionnel majeur il y a quelques années finit par être accueilli avec un simple haussement d’épaules. L’indignation s’émousse à mesure que les lignes rouges disparaissent.
Cette affaire dépasse donc largement Truth Social. Elle pose une question fondamentale : jusqu’où peut-on monétiser la fonction présidentielle sans porter atteinte aux principes mêmes de la démocratie américaine ?
À voir les événements récents, une réponse s’impose avec une inquiétante évidence : il semble désormais qu’il n’existe plus aucune limite à l’indécence.