Alors que la guerre contre l’Iran est loin d’être terminée, elle est au contraire en train de se transformer en bourbier, la machine de guerre américaine accélère le mouvement en direction de La Havane. Depuis le début de l’année 2025, l’administration Trump a méthodiquement resserré son étau autour de Cuba, combinant sanctions économiques renforcées, démonstrations de force navale et manœuvres juridiques spectaculaires. Derrière cette offensive se profile une question simple : s’agit-il d’un calcul stratégique rationnel, ou d’une vendetta personnelle et idéologique portée par des hommes dont l’histoire familiale se confond avec la haine du castrisme ?
Pour comprendre la politique cubaine de l’administration Trump, il faut comprendre Marco Rubio. Né à Miami en 1971 de parents cubains ayant fui l’île avant la révolution de Castro, le secrétaire d’État incarne une génération pour qui l’anticommunisme cubain n’est pas une posture politique abstraite, mais presque un réflexe pavlovien. Marco Rubio a grandi dans la communauté des *exiliados* de Floride du Sud, ce monde particulier où la nostalgie de l’île perdue se mêle à une rancœur tenace envers le régime qui a confisqué une patrie.
En tant que sénateur de Floride, Rubio a été pendant des années l’un des défenseurs les plus acharnés de l’embargo et l’adversaire le plus déterminé de toute normalisation avec La Havane, notamment lorsque Barack Obama avait tenté, en 2014-2015, un rapprochement diplomatique historique. Aujourd’hui au sommet de l’appareil diplomatique américain, il est, selon les sources citées par le magazine Axios, le principal architecte de la politique latino-américaine de Donald Trump, et l’artisan du serrage de vis cubain. Presque chasse réservée. Son discours vidéo du 20 mai dernier – en espagnol – diffusé à l’occasion du Jour de l’indépendance cubaine, directement adressé aux habitants de l’île pour les inciter à se soulever contre leur gouvernement, ressemble moins à de la diplomatie qu’à un acte de foi personnel.
La mécanique est désormais bien huilée. Le 1er mai, Trump a signé un décret imposant des sanctions secondaires contre le GAESA (Grupo de Administración Empresarial S.A.), le gigantesque conglomérat militaro-industriel qui contrôle une part essentielle de l’économie cubaine, du tourisme hôtelier au commerce extérieur. Des entreprises étrangères comme le canadien Sherritt International ou les armateurs français CMA-CGM et l’allemand Hapag-Lloyd ont aussitôt suspendu leurs activités sur l’île. Des institutions financières et des chaînes hôtelières espagnoles, mexicaines et panaméennes devraient suivre. Le 7 mai, Marco Rubio annonçait lui-même les sanctions contre le GAESA. Le 21 mai, il faisait arrêter la sœur de la directrice du conglomérat, dont il avait préalablement révoqué la carte verte.
Le même jour, le département de la Justice publiait un acte d’accusation fédéral contre Raúl Castro pour le meurtre présumé de pilotes américains lors du célèbre incident des “Brothers to the Rescue” en 1996.
Le contentieux américano-cubain ne date pas d’aujourd’hui. Il faut remonter à 1959, lorsque Fidel Castro et ses “barbudos” renversèrent le dictateur Batista, exproprièrent les intérêts américains qui contrôlaient une large part de l’économie insulaire – sucreries, mines, hôtels, services publics – et s’alignèrent sur l’Union soviétique en pleine Guerre froide. Depuis le retour de Batista au pouvoir, l’argent américain coule à flot sur l’île dans les activités de casinos, hôtels de luxe, cabarets, boites de nuit, paris, prostitution organisée… L’équivalent de la Riviera que voudrait installer Donald Trump à Gaza ? On parlait à l’époque de Cuba comme « le Las Vegas des Caraïbes », même « le bordel des Etats-Unis ». Une image qui a été peinte dans plusieurs films.
L’embargo commercial, instauré sous Kennedy en 1962 et codifié depuis dans la loi américaine par la “Helms-Burton Act” de 1996, a traversé onze présidences sans parvenir à abattre le régime.
La crise des missiles d’octobre 1962 reste le moment le plus périlleux de cette relation conflictuelle : découvrant l’installation de missiles soviétiques à portée nucléaire à 150 kilomètres des côtes de Floride, Kennedy imposa un blocus naval et plaça le monde au bord de la guerre atomique pendant treize jours. Cuba était alors, objectivement, au cœur d’un affrontement existentiel entre les deux superpuissances.
Soixante ans plus tard, la situation est radicalement différente. L’île est exsangue. Son économie, déjà fragilisée par des décennies d’embargo, a été dévastée par la chute du Venezuela chaviste, son principal fournisseur de pétrole à prix préférentiel.
Dans ce contexte, les justifications sécuritaires avancées par Washington pour légitimer son escalade militaire peinent à convaincre. Les services de renseignement américains ont fait fuiter des informations selon lesquelles Cuba aurait acquis plus de 300 drones militaires, présentés comme une menace pour la base de Guantánamo. L’argument, repris anonymement par des responsables de l’administration, est peu crédible. L’idée qu’une île ruinée, dont l’armée n’a plus les moyens de se ravitailler en carburant, déciderait de lancer une attaque contre la première puissance militaire mondiale installée sur son propre sol relève davantage du prétexte que de l’évaluation réaliste. Le parallèle avec les armes de destruction massive censées justifier l’invasion de l’Irak en 2003 s’impose de lui-même et a été explicitement évoqué par plusieurs commentateurs.
Rubio lui-même a qualifié Cuba de menace à la sécurité nationale au motif qu’un “État failli à 90 miles de nos côtes” serait intolérable. Mais cette formule, aussi rhétoriquement efficace qu’elle soit, confond délibérément la nature de la menace. Cuba en 1962, dotée de missiles nucléaires soviétiques, était une menace existentielle. Cuba en 2025, pays tiers-mondisé dont la population peine à se nourrir, n’en est pas une. Aucun responsable militaire ou analyste indépendant n’a avancé de scénario crédible dans lequel l’île représenterait un danger comparable à ceux qui ont justifié historiquement l’emploi de la force.
Pourtant, le déploiement militaire américain dans les Caraïbes est considérable. Le groupe aéronaval du porte-avions USS Nimitz, le plus ancien de la marine américaine, a pénétré dans la région en mai, escorté de plusieurs destroyers et croiseurs lance-missiles capables de frapper des cibles à terre. Des drones de surveillance américains circulent au-dessus de Cuba depuis des mois, selon les données de suivi aérien. L’USS Kearsarge et ses escortes, transportant 2 500 Marines, se trouvaient au large de la Virginie en attente de déploiement. Des exercices de simulation de scénarios militaires ont été conduits au sein du Commandement sud de l’armée américaine, incluant des scénarios de répression de soulèvements populaires et de gestion des drones cubains. Donald Trump lui-même n’a guère dissimulé ses intentions. En mars, il déclarait avoir « l’honneur de prendre Cuba »,
Si la menace sécuritaire est imaginaire, quels intérêts concrets l’administration Trump défend-elle ? Plusieurs pistes se dégagent.
La première est électorale et communautaire : la Floride, État-pivot de la politique américaine, abrite la plus grande communauté d’exilés cubains du monde, une base électorale conservatrice dont l’anticommunisme viscéral récompense depuis des décennies les politiciens qui durcissent le ton envers La Havane. Marco Rubio en est lui-même le produit le plus accompli. Mais la Floride est déjà largement républicaine. Donc, est-ce bien utile.
La deuxième motivation est économique. Avant la révolution de 1959, Cuba était, selon les termes employés par certains historiens, une quasi-colonie américaine dont les ressources – sucre, nickel, tourisme, services publics – étaient largement contrôlées par des intérêts américains. Un Cuba post-castriste sous influence Washington ouvrirait un marché vierge à des investisseurs américains, dans un pays dont le système de santé, malgré sa déliquescence actuelle, reste l’une des grandes réussites sociales de l’île, et dont les ressources minières et touristiques demeurent considérables. On se souvient du documentaire Sicko de Michaël Moore qui mettait ce point en avant, d’ailleurs de manière un peu excessive. Certains observateurs, rappelant la vidéo générée par intelligence artificielle que Trump avait postée représentant Gaza transformée en station balnéaire de luxe à son effigie, imaginent sans peine ce qu’une Cuba “libérée” pourrait devenir dans l’imaginaire trumpiste. Pense-t-il à un tel avenir pour l’île ?
La troisième motivation, peut-être la plus importante, est symbolique et psychologique. L’administration sort affaiblie de son aventurisme iranien, qui n’a pas produit les résultats escomptés, qui semblent non seulement s’éterniser mais même s’amplifier. Donald Trump chercherait une nouvelle victoire rapide comme celle sur le Venezuela. Plusieurs facteurs compliquent ce calcul. Les responsables américains eux-mêmes reconnaissent n’avoir identifié aucune figure politique cubaine crédible comme Delcy Rodríguez pour diriger un gouvernement de transition
Ce que Washington prépare peut-il, dans ces conditions, être qualifié de stratégie ? Ou s’agit-il, en réalité, d’une obsession personnelle portée par un secrétaire d’État dont l’histoire familiale le rend incapable de neutralité, au service d’un président dont les ambitions territoriales et commerciales semblent primer sur toute analyse géopolitique sérieuse ? La question reste ouverte.