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De la dépendance numérique à la dépendance en matière de défense

Le 8 juin 2026, l’Allemagne (par la voix de son ministre de la Défense Boris Pistorius) et la France ont acté l’abandon du projet de Chasseur de nouvelle génération (NGF), le cœur même du SCAF. Si le reste du programme (comme le développement de technologies réseau ou certains drones d’accompagnement) fait l’objet d’une tentative de sauvetage ou de recentrage, la colonne vertébrale – l’avion de combat de 6e génération qui devait remplacer le Rafale et l’Eurofighter à l’horizon 2040 – est définitivement enterrée.

Deux facteurs majeurs, latents depuis des années, ont rendu la coopération impossible :

La guerre industrielle (Dassault vs. Airbus) : Dassault Aviation (maître d’œuvre de l’avion) et Airbus Defence & Space (coordinateur pour l’Allemagne) ne sont jamais parvenus à s’entendre durablement sur le partage des tâches et le leadership industriel. Les tensions se sont exacerbées début 2026, la partie allemande jugeant le leadership de Dassault “inacceptable” alors même que la maîtrise technologique du constructeur français ne peut être mise en doute. Le Refale tien largement la comparaison avec le F-35 américain, dont l’achat ne donne aucune indépendance par rapporta aux Américains quant à son utilisation.

Alors que la France exigeait un appareil capable d’emporter l’arme nucléaire (composante aéroportée de la dissuasion) et d’opérer depuis son futur porte-avions (PANG), l’Allemagne privilégiait un avion plus classique, totalement intégré aux standards de l’OTAN. Notre voisin outre-Rhin a d’ailleurs multiplié les achats de F-35 américains ces dernières années pour assurer ses missions immédiates.

Cette mauvaise nouvelle montre combien la construction de l’Europe de la défense est difficile et confrontée à de nombreux obstacles et ne fait qu’ajouter au risque de dépendance des États-Unis en matière de défense.

Le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan a récemment organisé une table ronde qui montrait la nécessité d’une coopération européenne et la dépendance vis-à-vis des États-Unis. La France ne manque d’atouts et bénéficie d’une certaine autonomie et souveraineté. Portée par la vision du général de Gaulle dès 1961 et incarnée par la DGA, la France dispose d’une Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) mature (220 000 personnes, 4 000 entreprises) capable de couvrir l’essentiel de ses besoins.

Contrairement à ses partenaires, les industriels français « savent à peu près tout faire », ce qui rend l’interdépendance et l’abandon de certaines compétences complexes au profit de coopérations. C’est peut-être ce qui explique en partie l’échec du SCAF. Ce projet d’avion de combat de 6e génération est présenté comme un échec notable. Les raisons invoquées sont des besoins opérationnels divergents (la France exigeait un avion léger, embarqué sur porte-avions et capable de porter l’arme nucléaire), l’absence d’un maître d’œuvre industriel unique et la volonté d’acteurs de capter des brevets.

Mais pour survivre, l’industrie française dépend massivement du grand export. De plus, elle fait face à un défi de souveraineté du capital, de nombreuses PME étant détenues par des fonds privés (Private Equity) étrangers.

De son côté, la Défense européenne que tout le monde appelle de ses vœux depuis longtemps est placée sour le signe d’une certaine fragmentation culturelle et industrielle : L’Europe de la défense souffre d’un manque d’intégration, hormis dans le domaine terrestre (comme la fusion KNDS ou la coopération doctrinale et matérielle réussie avec la Belgique).

Toutefois, la guerre en Ukraine a provoqué un sursaut. Auparavant, l’Europe souffrait d’un manque de “patriotisme” envers ses industries de défense (certains pays en avaient « honte ») et les institutions européennes interdisaient son financement dans les traités, renforcé par les critères de la taxonomie (finance durable). Depuis 2022, les esprits évoluent vers des achats en commun, des investissements accrus et la création de chaînes de valeur interconnectées pour éviter les conflits internes.

Enfin, la situation par rapport aux Américains est une dépendance massive. Historiquement, la majorité des pays européens a fait le choix de se reposer sur l’industrie américaine dans le cadre de l’OTAN au détriment de leurs propres capacités. Jusqu’en 2023, 60 % de l’augmentation des investissements de défense des pays européens s’est faite au profit de l’industrie américaine.

Face aux urgences, les Européens (comme l’Allemagne pour sa patrouille maritime) achètent des solutions américaines prêtes à l’emploi (ex: F-35, Patriot, P-8), ce qui crée des dépendances à très long terme. Et contrairement à l’Europe, les États-Unis bénéficient d’un marché unique, d’une commande publique massive et de fonds de pension qui fournissent un capital “patient” et stable aux entreprises. Leurs investissements sont contre-cycliques (sécurisés en cas de crise), attirant massivement l’épargne européenne au détriment des entreprises de l’UE.

Il y a un an, l’étude Asterès réalisée pour le Cigref a cherché à quantifier la dépendance européenne aux logiciels et services cloud américains en estimant les flux financiers, les emplois soutenus aux États-Unis et les gains potentiels d’une relocalisation partielle des dépenses. Elle concluait que 80 % des dépenses européennes en logiciels et cloud étaient dirigées vers des entreprises américaines, soit environ 265 milliards d’euros par an. (Cigref).

Ces dépenses concernant exclusivement le périmètre des logiciels et services cloud à usage professionnel représentent aux États-Unis environ 2 millions d’emplois directs, indirects et induits.  L’étude se projette également sur des scénarios d’avenir. Si, en 2035, 15% de ces dépenses étaient retenues au sein de l’économie européenne, elles entraîneraient la création d’environ 500 000 emplois directs, indirects et induits au profit de celle-ci.

En appliquant une méthodologie comparable au secteur de la défense et en faisant appel à mon cabinet de conseil préféré LeChatConsult, il apparaît que l’Europe est engagée dans une dépendance structurelle aux États-Unis non seulement pour les équipements militaires, mais aussi pour les capacités de renseignement, les systèmes de commandement, l’espace, les composants électroniques, la logistique stratégique et les infrastructures numériques militaires. L’enjeu n’est pas seulement industriel : il concerne la capacité de l’Europe à conduire une guerre de haute intensité sans soutien américain.

On essayera de répondre à trois questions :

  1. Quel est le montant des dépenses européennes de défense bénéficiant directement ou indirectement à l’économie américaine ?
  2. Combien d’emplois ces dépenses soutiennent-elles aux États-Unis ?
  3. Quel serait l’impact économique d’une rétention partielle de ces dépenses au sein de l’Union européenne ?

Pour identifier les flux financiers, on retient les achats d’armements américains, la maintenance et le support associés, les licences logicielles militaires, les services spatiaux et satellitaires, les équipements de communication, les composants électroniques critiques et les services cloud et cyber militaires.

1. Le montant des dépenses européennes

Selon les chiffres publiés par le SIPRI, es dépenses militaires cumulées des États membres de l’Union européenne sont de l’ordre de 400 milliards d’euros en 2025, à comparer aux 1000 milliards pour le budget américain.

Ce budget inclut une part de dépenses qui restent nationales, à savoir les soldes et les pensions des militaires, le fonctionnement des forces, la maintenance des équipements et des armements, les infrastructures et les bases et les achats auprès des industriels européens.

Selon l’Agence européenne de défense (EDA) qui publié chaque année les dépenses d’investissement en équipements et armements, en R&D et en grands programmes représentent un peu moins de 30 % de ce total soit environ 110 Md€.

2. Combien ces dépenses sont dirigées vers les États-Unis

L’exemple du numérique est instructif : l’étude Asterès montrait que la dépendance réelle ne résidait pas seulement dans les logiciels achetés, mais dans les écosystèmes technologiques qui les entourent. La défense européenne connaît le même phénomène.

Les armées européennes demeurent fortement dépendantes des capacités américaines pour l’alerte avancée antimissile, l’imagerie satellitaire à haute fréquence, le ciblage stratégique, certaines capacités ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance) : satellites de renseignement global, constellations spatiales militaires, systèmes SIGINT mondiaux, avions ISR à très long rayon d’action, fusion de données à l’échelle mondiale.

Il va de même pour le transport stratégique, l’Europe ne dispose pas d’une flotte suffisante pour soutenir seule une guerre majeure hors de son territoire.Les capacités américaines restent déterminantes pour le transport aérien lourd, le ravitaillement à longue distance et certaines infrastructures logistiques OTAN.

Et même les systèmes européens les plus souverains utilisent des processeurs américains, des logiciels de conception américains et des chaînes d’approvisionnement asiatiques contrôlées technologiquement par les États-Unis.

Les achats récents montrent une forte présence des fournisseurs non européens : des F-35 américains, des Patriot américains, des HiMARS américains, des K2 et K9 coréens et des systèmes israéliens.

Une partie de ces dépenses est nationale dans les programmes de chaque pays. La Commission européenne estime qu’environ 75 à 80 % des achats réalisés hors UE depuis 2022 ont bénéficié à des fournisseurs non européens, principalement américains. Si l’on additionne les achats d’équipements militaires et les dépenses additionnelles (maintenance sous contrat américain, logiciels militaires ; composants électroniques spécialisés, services satellitaires et services de renseignement, on peut évaluer les dépenses totales effectuées auprès de fournisseurs américains entre 50 et 55 Md€. 

La dépendance selon les types d’équipements et de services

DomaineDépendance américaine
Équipements militairesForte
Renseignement spatialTrès forte
Systèmes numériques militairesTrès forte
Transport stratégiqueForte
Composants électroniquesForte

3. Impact économique d’une rétention partielle de ces dépenses au sein de l’Union européenne ?

L’étude Asterès estimait qu’environ 265 milliards d’euros de dépenses numériques européennes soutenaient 2 millions d’emplois américains. En appliquant un ratio comparable à l’industrie de défense et aux 55 milliards d’euros avec un multiplicateur de 6 à 8 emplois par million d’euros, on obtient donc entre 330 000 et 440 000 emplois américains. Sachant qu’il s’agit le plus souvent d’emplois hautement qualifiés.

A l’horizon 2040, si 30 % des achats actuellement réalisés à des fournisseurs américains vers des industries européennes, cela représenterait quelque 17 Mds d’euros par an et entre 100 000 et 130 000 emplois.

Cet objectif n’est pas complètement irréaliste, car, contrairement au numérique où les sociétés européennes sont encore modestes, les industries européennes de défense sont beaucoup plus développées.

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