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La corruption banalisée

« Corruption un jour, corruption toujours » pourrait être le slogan de la Maison Blanche. Elle est devenue si présente et quotidienne, que plus personne ne semble y porter attention. En tous cas, cela ne semble gêner, voire choquer, personne dans les rangs républicains. Imaginons que Barack Obama ou Joe Biden ait fait de même. Ou même le centième.

Les chiffres de 2025 – la première année du second mandat de Trump – ont été communiqués au Bureau américain de l’éthique gouvernementale dans un document de 927 pages. Un document officiel qui n’a pas été rédigé par des démocrates radicaux ou des communistes.

En comparaison, le formulaire final de divulgation du président Barack Obama faisait huit pages, tandis que celui du président Joe Biden en faisait 11. Le formulaire du vice-président JD Vance pour l’année dernière fait 17 pages.

Cette débauche de pages n’est pas un gage de transparence, comme le prétend la Trump Organization : c’est le symptôme d’un dérèglement. Il faut 927 pages parce qu’il faut désormais consigner un empire d’intérêts croisés que ni la loi ni les mœurs présidentielles américaines n’avaient jamais eu à documenter parce qu’aucun président avant lui n’avait organisé sa fonction comme un centre de profit personnel. Et à quoi tout cela pourra-t-il servir ? Que pourra-t-il faire de cette fortune. On ne peut pas manger desmilliards de hamburgers chaque jour.

Sur la seule année 2025 – la première de son second mandat, Trump a personnellement engrangé plus de 1,4 milliard de dollars de revenus liés à la cryptomonnaie :

– 635 millions de dollars de royalties versées par « Celebration Coins », société qui exploite le memecoin à l’effigie du président, lancé quelques jours avant son investiture. Cette entité n’a aucune existence numérique vérifiable : pas de site, pas de trace. Un chèque de plus de six cents millions de dollars adossé à rien.

– 550 millions de dollars issus des ventes de jetons de World Liberty Financial (WLF), la plateforme montée par les fils Trump et ceux de l’émissaire américain Steve Witkoff, près de neuf fois le montant déclaré en 2024. La croissance la plus rapide n’est pas celle de l’économie américaine, c’est celle du patrimoine crypto de la famille présidentielle.

– 260 millions de dollars tirés de la revente de participations dans WLF.

– 196 millions de dollars** issus de la cession d’une participation dans Stablecoin Holdco.

– Au moins 60 millions de dollars en cryptomonnaies stockées dans les portefeuilles numériques de CIC Digital, la structure du memecoin présidentiel.

À cela s’ajoutent les revenus plus classiques d’un empire hôtelier qui continue de prospérer à l’ombre du pouvoir : plus de 500 millions de dollars pour les golfs et resorts (+15 % en un an, Mar-a-Lago passant de 50 à 77 millions de dollars de recettes), 52 millions de licences de marque cédées à des promoteurs du Golfe, et 80 millions de règlements judiciaires arrachés à ABC, CBS, Meta et YouTube, capitulations d’entreprises qui ont préféré payer plutôt qu’affronter un président en exercice, l’argent atterrissant, comme par hasard, dans la fondation qui porte son nom.

Le détail le plus répulsif du document n’est pas le plus gros en montant. Dix jours après l’investiture les comptes d’investissement de Trump ont commencé à acheter des actions de GEO Group, premier sous-traitant privé des centres de rétention d’ICE. À mesure que le nombre de détenus grimpait de 35 000 à près de 70 000 sous l’effet d’une politique migratoire voulue et pilotée par la Maison-Blanche, les achats se sont intensifiés, pour un total compris entre 143 000 et 445 000 dollars. Le président durcit la répression migratoire d’une main et empoche, de l’autre, les dividendes de l’entreprise qui en tire profit. Ce n’est pas un conflit d’intérêts au sens classique du terme : c’est un modèle économique.

Rien de tout cela n’est accidentel. C’est la convergence méthodique de plusieurs digues institutionnelles, connues de longue date, qu’aucun pouvoir n’a voulu ou pu consolider.

Le président et le vice-président sont légalement tenus de tout déclarer mais sont explicitement exemptés des lois anti-conflit d’intérêts qui s’imposent au moindre fonctionnaire fédéral. Le Congrès a construit un régime qui oblige à montrer le pillage sans jamais chercher à l’empêcher. C’est une transparence-alibi.

Les prédécesseurs de Donald Trump plaçaient leurs actifs dans un blind trust ou s’en dessaisissaient. Donald Trump n’a rien cédé. Ses actifs logent dans un trust révocable – qu’il peut modifier ou dissoudre à volonté – supervisé par son fils Donald Trump Jr., pendant que la Trump Organization reste pilotée par deux autres de ses fils. La séparation entre fonction présidentielle et empire familial n’a jamais existé que dans les éléments de langage de ses porte-parole.

Le chiffre le plus accablant n’est peut-être pas le 1,4 milliard. C’est le contraste entre l’épaisseur du dossier et son inutilité normative. Les États-Unis se sont dotés d’un appareil de divulgation d’une précision presque comique – au point de produire un document de 927 pages – sans se doter, en parallèle, du moindre instrument capable d’empêcher ce que ce document documente.

La transparence ne contraint rien : elle se contente d’exposer, avec une minutie comptable presque obscène, l’ampleur de ce qu’aucune loi n’interdit. Obligation de tout dire, incapacité de rien faire : c’est cette mécanique, et elle seule, qui a permis à une présidence de devenir, en toute légalité, la source de revenus la plus rentable jamais bâtie par un chef d’État en exercice aux Etats-Unis.

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