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L’énigme McConnell

Il y a une forme d’ironie tenace dans l’actualité politique américaine, et le feuilleton Mitch McConnell en est un nouvel exemple. L’homme qui, pendant près de deux décennies, a manié les règles du Sénat comme personne, pour les plier, les contourner ou les inventer selon ses besoins, se retrouve aujourd’hui au cœur d’un vide juridique dont il n’est plus l’auteur mais l’objet.

Mitch McConnell, 84 ans, sénateur du Kentucky, est hospitalisé depuis le 14 juin dans un établissement de Washington. Trois semaines plus tard, son bureau n’a toujours donné aucune indication sur la nature de son hospitalisation, se limitant à des communiqués quasi identiques assurant que le sénateur « continue de s’améliorer » et « travaille étroitement avec son équipe » depuis son lit d’hôpital. Un enregistrement d’appel des secours évoquant un arrêt cardiaque le jour de son admission a circulé sur les réseaux sociaux, sans confirmation officielle.

Ce silence prolongé a nourri une spéculation intense côté MAGA, où des voix comme celles de Laura Loomer ou Glenn Beck ont réclamé la vérité sur son état, allant jusqu’à évoquer un « cover up ». En face, les chefs de la majorité républicaine assurent avoir eu des échanges « substantiels » avec lui ces derniers jours, sans jamais préciser quand il pourrait revenir siéger. Le gouverneur démocrate du Kentucky, Andy Beshear, a fini par sortir du silence poli habituel entre exécutifs d’États et de sénateurs pour demander publiquement des informations sur l’état de santé de McConnell.

https://youtu.be/RQNrPxiSJoE?si=zD0SgBKOmPBh-gyL

Au-delà de l’aspect humain, l’affaire prend une dimension éminemment politique parce que le Sénat est aujourd’hui divisé 53 voix républicaines contre 47 démocrates. Une absence prolongée de McConnell – et a fortiori une vacance du siège – réduit mécaniquement la marge de manœuvre de Thune, qui ne peut déjà se permettre de perdre plus de deux voix sur les textes les plus disputés. McConnell préside par ailleurs la sous-commission des crédits pour la Défense, un poste stratégique alors que l’administration Trump pousse pour un plan de 1 500 milliards de dollars de hausse du budget militaire, un projet que McConnell lui-même a publiquement jugé risqué, préférant une augmentation classique du budget de base du Pentagone à un passage en force par la procédure de réconciliation budgétaire, réservée aux textes à majorité simple. Son absence a d’ailleurs déjà eu des conséquences concrètes : il a manqué en juin le vote sur une résolution mettant fin aux opérations militaires contre l’Iran, adoptée de justesse et qui aurait pu être repoussée avec une présence républicaine complète.

En 2024, la majorité républicaine du Kentucky a réécrit la loi sur les vacances sénatoriales, précisément pour empêcher un gouverneur démocrate, en l’occurrence Beshear, de nommer un remplaçant temporaire en cas de vacance. Le texte, adopté en dépit du veto du gouverneur, impose désormais une élection spéciale rapide plutôt qu’une nomination directe. Problème : cette procédure n’a jamais été testée, et son calendrier est semé d’embûches.

Si le siège venait à se libérer, le gouverneur devrait émettre une proclamation convoquant une élection spéciale, sans délai légal clairement fixé pour le faire. Une fois la proclamation émise, la loi impose un délai minimum de 63 jours avant le scrutin et de 56 jours pour le dépôt des candidatures. Une vacance survenant aujourd’hui rendrait ainsi une élection anticipée théoriquement possible autour du 15 septembre — mais passé le 1er septembre, il deviendrait impossible d’organiser ce scrutin séparément de l’élection générale du 3 novembre, jour où les électeurs du Kentucky doivent de toute façon choisir le successeur de McConnell pour un mandat complet. Le siège pourrait donc rester vacant plusieurs semaines, voire plus si les partis locaux tardent à désigner leurs candidats pour une élection éclair.

Plusieurs juristes estiment que cette loi de 2024 pourrait elle-même être inconstitutionnelle. La Constitution du Kentucky prévoit que les vacances dans les fonctions élues à l’échelle de l’État « seront comblées par nomination du gouverneur », une formulation qui pourrait bien entrer en collision frontale avec la loi votée par les propres alliés politiques de Mitch McConnell. Le 17e amendement de la Constitution fédérale, de son côté, autorise les législatures d’État à donner ce pouvoir de nomination aux gouverneurs, ce qui est exactement l’inverse de ce que le Kentucky a choisi de faire. Un contentieux devant les tribunaux n’est donc pas à exclure, avec à la clé un scénario où le siège resterait bloqué en instance judiciaire pendant que les rapports de force sénatoriaux vacillent.

Il y a quelque chose de presque théâtral à voir Mitch McConnell, l’homme qui a inventé de toutes pièces une règle empêchant tout vote sur la nomination de Merrick Garland à la Cour suprême par Barack Obama (au nom d’un principe sur l’année électorale qu’il a lui-même abandonné quatre ans plus tard pour faire confirmer Amy Coney Barrett en quelques semaines) se retrouver aujourd’hui suspendu à une querelle de procédure sur les vacances sénatoriales. L’homme qui, en 2021, avait pourtant averti que Donald Trump était « pratiquement et moralement responsable » de l’assaut du Capitole, avant de voter contre sa destitution en avançant un argument de forme sur la légalité de juger un ex-président, se retrouve désormais lui-même absent au moment où son parti a le plus besoin de sa voix — sur le dossier budgétaire de la Défense, précisément le genre de sujet où il avait choisi, ces derniers mois, de s’opposer publiquement à la ligne Trump.

Mitch McConnell a passé sa carrière à démontrer qu’au Sénat, les règles ne sont jamais neutres : elles sont ce qu’on en fait quand on a le pouvoir de les écrire. Le Kentucky vit aujourd’hui l’application de cette leçon, à ses dépens et à ceux de son propre camp. Reste à savoir si le sénateur retrouvera son siège, ou si son absence, pour raisons de santé, puis peut-être pour raisons constitutionnelles, finira par illustrer, une dernière fois, combien les institutions américaines tiennent parfois à des détails de calendrier plus qu’à des principes.

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