Jusqu’à une date récente, l’Ohio était un swing states, un état pivot qui pouvait basculer de parti au gré des élections. Et qui avait une particularité telle que l’on pouvait affirmer que pour gagner les élections il fallait gagner l’Ohio. Autrement dit l’état de l’Ohio était le meilleur baromètre présidentiel de l’histoire américaine.
L’Ohio a été “The Bellwether State” pendant 14 cycles présidentiels consécutifs couvrant six décennies : le candidat victorieux en Ohio a remporté le Collège électoral dans chaque élection de 1964 à 2016, la plus longue série de ce type pour n’importe quel État. “As Ohio goes, so goes the nation” était la formule résumant cette situation.
Sur les 30 élections présidentielles précédant 2016, l’Ohio avait voté pour le gagnant 28 fois, avec seulement deux exceptions – 1944 et 1960 – le meilleur taux de réussite de tous les États sur cette période.
Joe Biden est devenu le premier candidat à remporter la présidence sans l’Ohio depuis 1960, mettant fin à la longue série de l’État comme baromètre national. L’Ohio avait voté Trump avec environ 8 points d’avance — le même écart qu’en 2016.
Puis en 2024, Trump a remporté l’Ohio de 11 points face à Harris, un écart qui ne reflétait plus du tout le résultat national.
Résultats de l’élection présidentielle de 2024 en Ohio

L’Ohio n’est plus un miroir de l’Amérique, il est devenu un État structurellement républicain au niveau présidentiel, comparable au Missouri ou à l’Iowa d’il y a vingt ans. Kyle Kondik, l’auteur de “The Bellwether: Why Ohio Picks the President”, a lui-même conclu que son livre était passé de “actualité” à “histoire” après 2020, l’Ohio votant de plus en plus différemment du reste du pays.
Dans ce contexte, deux élections attirent particulièrement l’attention : Amy Acton contre Vivek Ramaswamy pour le poste de gouverneur, Sherrod Brown contre Jon Husted pour l’un des deux postes de sénateur. Ces deux élections sont, pour l’heure, très serrées et peuvent basculer d’un côté ou de l’autre.
La moyenne RealClearPolling donne Amy Acton à 47,5 % contre Vivek Ramaswamy à 46,5 %.
Le sondage BGSU/YouGov de septembre confirme Acton à +3 (48-45 %), avec un avantage de favorabilité nette : davantage de sondés voient Amy Acton favorablement (41 %) que Ramaswamy (36 %), et moins défavorablement (47-42 % en faveur d’Acton).
Sur le plan financier, Amy Acton a levé 11,5 millions de dollars en 2026 contre 9,6 millions pour Ramaswamy, un renversement significatif, Ramaswamy ayant dominé la levée de fonds en 2025. Mais le millionnaire a injecté de l’argent directement de son compte en banque.
Côté sénatoriale, selon Pollsmax, qui agrège 19 sondages, Jon Husted mène Sherrod Brown de seulement 0,2 point : 46,3 % contre 46,1 %. Le sondage le plus récent, BGSU/YouGov du 10 septembre, donne Brown en tête de Husted 48 % contre 45 %.
Sur le plan financier, le Senate Leadership Fund – principal super PAC du Sénat républicain – a annoncé son intention de dépenser 79 millions de dollars en faveur de Husted, faisant de l’Ohio sa priorité de dépense numéro un dans tout le pays en 2026. Malgré cet avantage en dépenses extérieures, Brown conserve une avance en levée de fonds directs avec 12,5 millions au premier trimestre contre 2,9 millions pour Husted.
Fait troublant pour les démocrates : bien que Brown mène dans les sondages, 53 % des sondés pensent que Husted va gagner, et 25 % des Ohioans identifient incorrectement Brown comme le sénateur sortant, ce qui pourrait compliquer sa stratégie de campagne.
Quels facteurs ont joué un rôle dans l’évolution de la vie politique vers le parti républicain de cet état du Midwest ? Ce basculement s’explique par la convergence de plusieurs facteurs structurels, économiques et sociologiques.
Le déclin industriel de la Rust Belt – dans laquelle baigne quasiment tout l’état – et la mutation économique ont eu pour conséquence des pertes importantes d’emplois manufacturiers. Historiquement, l’Ohio était un bastion de l’industrie lourde (automobile, acier, métallurgie). Les vagues de désindustrialisation et les délocalisations survenues au cours des trois dernières décennies ont profondément fragilisé les communautés ouvrières.

Une grande partie de l’électorat populaire et ouvrier a perçu les accords de libre-échange (comme l’ALENA/NAFTA), soutenus au fil des décennies par les élites des deux partis, comme la cause directe du déclin local. Lors de son premier mandat, Donald Trump a renégocié une deuxième version de cet accord tripartite – qui ne change pas grand-chose mais lui permet d’apposer son nom au nouvel accord. Accord qu’il a dénoncé en déclarant à nouveau la guerre économique au Canada.
Dans cette évolution, les ouvriers (blue-collar workers), traditionnellement affiliés aux syndicats et au Parti démocrate depuis le New Deal, ont progressivement pris leurs distances avec un Parti démocrate perçu comme davantage axé sur les classes moyennes urbaines diplômées et les enjeux culturels progressistes. C’est la thèse du livre de Mark Lilla publié en 2016 après la victoire de Donald Trump intitulé la gauche identitaire.
Donald Trump a su surfer sur ce sentiment de déclassement. En 2016, Donald Trump a su capter ce ressentiment avec un discours protectionniste, anti-mondialisation et populiste. Son message « America First » et ses promesses de ramener les usines ont fait basculer de nombreux comtés ruraux et semi-industriels qui votaient auparavant démocrate. Entre parnthèses, on a vu le résultat. Sur les années 2025 et 2026, le nombre d’emplois manufacturiers a diminué d’environ 50 000 postes.
Autre facteur, le chox démographique et sociologique. Contrairement à d’autres États de la Sun Belt (comme l’Arizon ou la Géorgie) devenus disputés grâce à l’afflux de populations minoritaires et de cadres diplômés, l’Ohio possède une population majoritairement blanche (environ 80 %) et une proportion de diplômés du supérieur plus faible que la moyenne nationale.
Et dans la politique américaine actuelle, le niveau d’études est devenu le principal clivage partisan. L’absence de métropoles en très forte croissance démographique capables de compenser le vote des zones rurales et périurbaines a privé les démocrates de réserves de voix suffisantes. Les démocrates conservent de très bons scores dans les grandes villes (« les trois C » : Cleveland, Columbus et Cincinnati) ainsi qu’à Akron ou Dayton. Cependant, la participation et la croissance démographique dans ces îlots urbains ne suffisent plus à surpasser les marges massives accumulées par les républicains dans les 80 comtés ruraux et périurbains.
Dernier élément dans ces causalités vers le basculement à droite, le Parti républicain de l’Ohio a su consolider son emprise au niveau local (gouverneur, législature locale, cours de justice). Cette hégémonie lui a notamment permis de mener les opérations de redécoupage électoral (gerrymandering) de manière favorable aux républicains pour la Chambre des représentants et la législature locale, verrouillant ainsi leur assise politique dans l’État.