Pour Donald Trump, le fonctionnement du jeu démocratique a au moins le mérite de la simplicité : s’il gagne, le peuple a parlé avec un génie indiscutable ; s’il perd, c’est que les institutions sont corrompues. En 2020, cette stratégie du « pile je gagne, face tu triches » avait débouché sur la tragédie du 6 janvier. En 2026, à quelques jours des élections de mi-mandat où les démocrates semblent capables de gagner la Chambre des représentants, voire le Sénat, le vaudeville électoral passe à la vitesse supérieure. Il ne s’agit plus seulement de contester les résultats après coup, mais d’interdire juridiquement la défaite avant même que les citoyens n’aillent voter (L’ancien juge Michael Luttig a détaillé une faille juridique que Donald Trump pourrait exploiter : Midterms J-51 : From January 6th to January 3rd)
La dernière trouvaille judiciaire du camp Trump se situe en Alaska. L’enjeu : un siège au Sénat américain. Un candidat gênant nommé Daniel J. Sullivan Jr., ancien professeur retraité de Petersburg, qui a eu l’audace de se présenter face au sénateur républicain sortant, Daniel Scott Sullivan.
Pour l’administration, le piège est diabolique : les électeurs d’Alaska, supposés incapables de lire un bulletin de vote, risquent de se tromper de Sullivan. Pourtant, le litige n’a rien de nouveau et l’État d’Alaska avait déjà réglé l’affaire avec une sérénité remarquable :
- Le 15 juin 2026, la directrice des élections de l’État, Carol Beecher (elle-même républicaine enregistrée), disqualifie le challenger, estimant qu’il cherchait délibérément à semer la confusion (Alaska Division of Elections, Final Determination).
- Le 26 juin 2026, le juge Thomas Matthews de la Cour supérieure d’Alaska remet les pendules à l’heure en annulant cette disqualification, estimant que la loi n’impose pas d’évaluer la « sincérité » des motivations d’un candidat (Alaska Beacon).
- Le 29 juin 2026, la Cour suprême d’Alaska enfonce le clou et valide définitivement la candidature du second Sullivan (Alaska Beacon).
Pour couronner le tout, le bulletin de vote imprimé pour le scrutin de novembre prend soin de distinguer très clairement le sénateur sortant en ajoutant la mention « (Registered Republican) Incumbent » de son homonyme, identifié comme « Sullivan, Daniel J. Jr. ». Rappelons que l’Alaska utilise le système de vote à choix multiple (ranked-choice voting), conçu précisément pour réattribuer les voix des candidats secondaires selon les préférences exprimées par l’électeur.

Enfin, l’arithmétique de la primaire du 18 août 2026 frôle le ridicule : la démocrate Mary Peltola est arrivée en tête avec 82 244 voix (49,5 %), loin devant le sénateur sortant Dan S. Sullivan et ses 68 726 voix (41,4 %). L’homonyme retraité, lui, n’a récolté que 4 107 voix (2,5 %). Même en imaginant que ces 4 107 électeurs pensaient tous voter pour le sénateur sortant, Peltola conservait une avance confortable de plus de 9 400 voix (Ballotpedia).
Peu importent les chiffres, les bulletins ou la jurisprudence locale. Le 22 octobre 2026, le Département de la Justice (DOJ) a sorti sa plus belle plume pour déposer une plainte fédérale d’une créativité sans égale : United States of America v. State of Alaska (n° 3:26-cv-00376-SLG).
Apparemment, Donald Trump et son DOJ ne connaissent pas la fameuse réplique de Michel Audiard ; « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages ».
Le DOJ y demande sans trembler à un juge fédéral de bloquer la certification de l’élection sénatoriale d’Alaska si deux conditions sont réunies :
– Si le sénateur républicain sortant perd face à la démocrate Mary Peltola ;
– Et si l’addition hypothétique des voix du second Sullivan avait pu lui donner la victoire.
En clair, le gouvernement américain demande l’autorisation de suspendre un scrutin démocratique pour mener une enquête auprès des électeurs, afin de déterminer si ceux qui ont voté pour un candidat voulaient, « dans leur cœur », voter pour un autre. Le tout sous le pli anonyme du bulletin secret…

Interrogé par les journalistes le 23 octobre, Donald Trump a mis fin au suspense quant à l’indépendance du ministère de la Justice sous la houlette de l’Attorney General Todd Blanche : “I’m the one that said do it”, s’est vanté le président (Reuters, The New York Times). Une réponse qui illustre parfaitement la transformation du DOJ en cabinet d’avocats personnel de la campagne présidentielle.
David Becker, ancien juriste du DOJ aujourd’hui à la tête du Center for Election Innovation & Research, résume l’absurdité de la manœuvre : « C’est une pure question de droit local de l’État, et l’administration n’a absolument aucune autorité pour dire à l’Alaska quand ou comment certifier les résultats de son élection sénatoriale » (Alaska Public Media). Le professeur de droit électoral Derek Muller (Université de Notre Dame) a quant à lui qualifié la pirouette théorique du DOJ — qui tente d’utiliser le National Voter Registration Act de 1993 pour bloquer une certification — de pure acrobatie juridique sans fondement.
Cette offensive en Alaska n’est pas une initiative isolée. Elle s’inscrit dans un plan d’ensemble parfaitement orchestré. La veille du dépôt de la plainte, le 21 octobre, l’Attorney General Todd Blanche déclarait sur CNN envisager sereinement des scénarios catastrophes (« doomsday scenario ») où le DOJ interviendrait pour bloquer la certification des votes dans d’autres États, à commencer par la Californie, sous prétexte de vagues soupçons d’électeurs non citoyens (CNN Transcript, Democracy Docket).
Qu’elle soit rejetée par les juges d’Alaska ou non, l’initiative ordonnée par Trump atteint déjà son véritable objectif : distiller l’idée que le système est corrompu avant même l’ouverture des urnes. Comme le note l’ancien secrétaire au Travail Robert Reich, la manœuvre prépare les esprits à des enquêtes interminables dans tout le pays dès le lendemain du 3 novembre pour invalider chaque victoire démocrate gênante (DEEPER LOOK).
La démocratie américaine n’est plus seulement contestée le jour d’après : elle est désormais attaquée préventivement par le pouvoir en place, à coup de plaintes sur mesure et d’injonctions présidentielles. Une certitude demeure : si les républicains l’emportent le mois prochain, le système fonctionnera à merveille ; s’ils perdent, ce sera la faute d’un professeur retraité d’Alaska.
Ci-dessous quelques exemples de cette farce qui pourrait bien se transformer en tragédie :
– Guerre sur les listes électorales : Les démocrates ont dû réclamer en urgence un accéléré judiciaire face aux demandes répétées de l’administration Trump exigeant la radiation massive d’électeurs des registres électoraux à quelques jours du vote (Democracy Docket).
– Entrave au vote étudiant : En New Hampshire, la Cour suprême des États-Unis a validé en urgence une loi républicaine interdisant l’usage de la carte d’étudiant pour voter, privant potentiellement de bulletin des milliers de jeunes électeurs dans un État au résultat serré (Democracy Docket).
– Bulletins rejetés au niveau local : En Caroline du Nord, dans le plus grand bastion démocrate de l’État, le taux de rejet des bulletins par correspondance s’envole en raison de nouvelles règles d’émargement draconiennes imposées par les républicains (Democracy Docket).
– Procédures punitives : Le sénateur Alex Padilla (D-CA) a dû recadrer publiquement le procureur fédéral Aaron Reitz, qui menaçait ouvertement de « traquer » (hunt down) les électeurs et responsables électoraux du Texas (Democracy Docket).
Sources et références juridiques
– Cour fédérale de district d’Alaska : Complaint United States of America v. State of Alaska, No. 3:26-cv-00376-SLG (déposée le 22 oct. 2026).
– Déclarations présidentielles & DOJ : Reuters, « Trump says he told DOJ to sue over possible Alaska election loss » (23 oct. 2026) ; The New York Times, Midterm Elections Live Updates (23 oct. 2026) ; CNN Transcripts, interview de Todd Blanche (22 oct. 2026).
– Contentieux électoral d’Alaska : Alaska Division of Elections, Final Determination on Candidate Daniel J. Sullivan (15 juin 2026) ; Alaska Beacon, « Judge finds removal of Dan J. Sullivan unlawful » (27 juin 2026) & « Alaska Supreme Court rules Dan J. Sullivan eligible » (29 juin 2026).
– Résultats et statistiques : Ballotpedia, United States Senate election in Alaska, 2026 (Primary Results, 18 août 2026).
– Sources diverses : DEEPER LOOK with Michael Sellers (23 oct. 2026) ; Robert Reich Substack, « Trump’s attack on the 2026 election officially began today » (23 oct. 2026) ; Democracy Docket, Legal Fights and Voting Rights Report (23 oct. 2026) ; Alaska Public Media (déclarations de David Becker, 23 oct. 2026).