Donald Trump enrage. On ose remettre en cause son magnifique projet de salle de bal en lieu et place de l’East Wing de la Maison-Blanche. 8000 m² pour pratiquer la valse, la tango, la salsa, voire le hip hop après une partie de golf (qu’il a gagné bien sûr).


Mettre devant le fait accompli, contester les décisions judiciaires (défavorables s’entend) et insulter ou dénigrer les juges qui ont pris la décision. Telle est la méthode habituelle adoptée par l’actuel président et déclinée pour cette ridicule affaire de la Ballroom.
Il y a une manière très trumpienne de résoudre un différend juridique : commencer par raser le bâtiment, poursuivre les travaux à marche forcée, et seulement ensuite s’inquiéter de savoir si on en avait le droit. C’est peu ou prou le scénario qui se joue depuis des mois autour de la fameuse « Ballroom » de 8000 m² (80 m x 100 m : à titre de comparaison, la Galerie des glaces de Versailles fait à peu près 800 m²) que Donald Trump fait édifier sur les ruines de l’aile Est de la Maison Blanche et qui vient de se heurter, vendredi, à un rappel à l’ordre de la Cour d’appel du District de Columbia.

Petit retour en arrière. La Maison Blanche avait annoncé que l’édifice serait construit « près » de la résidence présidentielle, « mais sans y toucher ». Résultat : l’intégralité de l’aile Est historique a été rasée, sans étude d’impact, sans notification préalable, sans feu vert du Congrès pourtant seul habilité par la Constitution à statuer sur les transformations physiques de la Maison Blanche. Le tout financé soi-disant par des dons privés et « sans le moindre coût pour le contribuable américain », une promesse qui a suivi à peu près la même trajectoire que le budget du projet : 200 millions de dollars annoncés au départ, puis 300, puis 400, avant qu’on découvre cet été que les caisses publiques financeraient en réalité près de la moitié d’une facture totale avoisinant 600 millions. La sobriété budgétaire, version Trump Organization.

Poursuivie par le National Trust for Historic Preservation, l’administration s’est vu opposer une injonction, confirmée vendredi par un arrêt de la Cour d’appel fédérale (136 pages) à deux voix contre une : les travaux hors sol doivent cesser, y compris ceux présentés comme relevant de la « sécurité nationale ». Les juges Patricia Millett et Bradley Garcia, nommés respectivement par Barack Obama et Joe Biden, ont eu l’élégance de rappeler une évidence que la Maison Blanche semblait avoir égarée en chemin : un président est un « occupant temporaire » de la résidence, pas son propriétaire, et la Constitution confie au Congrès, pas à l’Exécutif, le soin de décider si la nation a besoin d’une salle de bal de la taille d’un hangar. La juge Neomi Rao, elle, nommée par Trump, a dûment dissenté, dénonçant un « excès de pouvoir judiciaire ». Un juge sur trois contre deux : c’est ce qu’on appelle, dans le lexique présidentiel, une décision « scandaleuse, partisane et illégale ».

Face à ce désaveu, la riposte présidentielle a suivi son cours habituel, sur Truth Social, avec la ponctuation en majuscules qui sert d’habitude à souligner l’indignation : les deux juges de la majorité y sont réduits à leur seule filiation partisane, la décision qualifiée de « menace à la sécurité nationale » et de « disgrâce nationale », et complétée de l’argument constitutionnel selon lequel un président élu ne saurait être un vulgaire « locataire qui paie un loyer ».
Sauf que la cour, justement, avait suspendu sa propre décision deux semaines, le temps que l’administration porte l’affaire devant la Cour suprême. Une aubaine : il ne s’agit plus de savoir si l’on a le droit de construire, mais de trouver l’instance qui finira par vous le donner. Après le tribunal de district, la cour d’appel, la solution suivante s’appelle logiquement SCOTUS.
Ce qui se joue ici dépasse largement une querelle d’architecture d’intérieur. C’est une méthode : détruire un bien public avant que quiconque ait eu le temps de dire non, invoquer la sécurité nationale ou une situation d’exception pour couper court au débat, puis, une fois le mur juridique dressé, le contester échelon par échelon jusqu’à trouver la majorité qui validera le geste déjà accompli.
Un chantier qui avance plus vite que les recours qui tentent de l’arrêter et une salle de bal dont la seule vraie fondation, pour l’instant, reste le silence gêné de ceux qui devraient s’y opposer au Congrès.