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Reprendre le contrôle de notre attention

« Nous faisons la même erreur avec Trump qu’avec Poutine. Nous ne le prenons pas au sérieux » peut-on lire en quatrième de couverture du livre Trump contre l’Europe d’Aurore Lalucq, député européen, présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen. Sans aucun doute. Et c’est plus grave avec le premier qu’avec le second, car il dirige un pays longtemps considéré comme un allié et dont nous avons du mal à penser qu’il est devenu un rival, voire dans certains cas, un adversaire.

La stratégie de Trump est connue : tout pour lui et ses proches au détriment de tous les autres. Il l’applique depuis toujours. Un des moyens pour la mettre en œuvre, rappelle Aurore Lalucq, est « de saturer l’espace politique et médiatique d’outrances et de controverses pour contrôler le tempo, organiser le chaos et, parfois, faire diversion. Tant qu’on parle de la dernière provocation du président Trump, on ne parle pas d’autres choses. »

Il est donc tentant de réduire Donald Trump à une figure de provocation permanente, un agitateur dont les excès nourrissent le cycle médiatique. Ce serait une erreur d’analyse. Car derrière l’apparente improvisation se dessine une stratégie autrement plus cohérente : non pas convaincre, mais occuper. Occuper l’espace médiatique, certes. Mais plus profondément encore : occuper l’espace mental. Une déclinaison de ce que, en son temps, avait théorisé Patrick Lelay en affirmant que « ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » Depuis, à ce « jeu », la télévision a été mise au rancart par les réseaux sociaux qui sont le premier outil de communication qu’emploie aujourd’hui Donald Trump. Et peu importe le message, qu’il soit vrai ou faux, réel ou virtuel, peu importe. « « Un mensonge répété mille fois devient une vérité » selon la formule attribuée couramment à Joseph Goebbels.

Depuis plus d’une décennie, Donamd Trump ne cherche pas seulement à imposer des idées. Il impose une présence. Qu’elle soit négative ou positive importe peu. L’essentiel est ailleurs : être inévitable. Être ce point de passage obligé par lequel transite toute conversation politique. Une forme de monopole cognitif.

Cette logique n’est pas née avec la politique. Elle traverse toute sa trajectoire. Dès les années 1980, Trump comprend que la visibilité est une ressource en soi – indépendamment de sa véracité ou de sa cohérence. Il ira jusqu’à manipuler directement cette visibilité : se faisant passer pour son propre porte-parole, sous des pseudonymes comme John Barron ou John Miller, il contacte des journalistes pour exagérer sa fortune, orienter les récits et améliorer son image dans les classements, notamment ceux de Forbes. L’objectif est déjà clair : occuper le récit avant même qu’il ne se stabilise.

Les travaux récents en communication politique confirment ce que l’intuition journalistique pressentait. Des études publiées en 2024 montrent que ses prises de parole sur les réseaux sociaux ne suivent pas l’agenda médiatique : elles le déclenchent. Chaque message agit comme un signal, repris, commenté, amplifié bien au-delà de ses soutiens. Le système médiatique, structuré par l’économie de l’attention, devient alors une chambre d’écho involontaire. Une méthode qui est très efficace dans la mesure où, depuis le bureau ovale, il détient un énorme mégaphone.

Plus encore, des recherches de 2025 mettent en évidence un mécanisme plus sophistiqué : la diversion stratégique. Lorsqu’un sujet devient défavorable, l’attention collective est redirigée vers un autre thème – souvent plus conflictuel, plus émotionnel, donc plus rentable médiatiquement. L’effet est mesurable : en quelques cycles d’information, le centre de gravité du débat se déplace.

Mais la véritable innovation tient peut-être dans la combinaison de ces techniques avec une logique de saturation. Non plus simplement détourner l’attention, mais la submerger. Produire un flux continu de déclarations, de controverses, d’annonces, au point de rendre impossible toute stabilisation du débat public. Dans cet environnement, la hiérarchie de l’information s’effondre : tout devient urgent, donc plus rien ne l’est vraiment. Tout récemment, la guerre en Iran était devenue prioritaire et pressante.

Cette stratégie n’est pas sans précédent. Elle prolonge, en politique, des logiques de branding déjà à l’œuvre dans les affaires. Le nom “Trump” n’est pas seulement une signature : c’est un dispositif de visibilité. Hôtels, produits dérivés, émissions de télévision – tout concourt à installer une présence permanente. Depuis son second mandat, cette approche se décline sur les bâtiments publics (Trump America)La politique n’est alors qu’un prolongement naturel de cette occupation de l’espace symbolique.

Mais ce qui change, aujourd’hui, c’est l’échelle. Car cette logique individuelle rencontre un écosystème médiatique profondément transformé. Les plateformes numériques privilégient l’engagement, donc le conflit. Les chaînes d’information en continu vivent de l’urgence permanente. Et un réseau d’influenceurs et de médias alignés amplifie, structure, prolonge le message initial. Il en résulte un système dans lequel Trump n’est plus seulement un acteur : il devient une infrastructure de l’attention.

Les conséquences de cette domination cognitive sont considérables et largement sous-estimées.

D’abord, elle affaiblit la délibération démocratique. Lorsque l’attention collective est capturée par un seul acteur, les autres sujets – politiques publiques, enjeux structurels, débats de fond – sont marginalisés. La démocratie devient réactive, prisonnière de l’instant, incapable de se projeter. Dans ce nouveau système, les démocrates sont devenus inaudibles, voire inexistants.

Ensuite, elle accentue la polarisation. La conflictualité permanente, nécessaire pour maintenir l’attention, transforme chaque enjeu en affrontement existentiel. Le compromis, qui suppose du temps et de la nuance, devient inaudible.

Enfin, elle modifie la nature même du pouvoir. Dans un système fondé sur l’attention, gouverner ne consiste plus seulement à décider, mais à dominer le flux informationnel. La frontière entre communication et action s’estompe.

Les effets ne s’arrêtent pas aux frontières américaines. Les États-Unis, en tant que première puissance médiatique mondiale, exportent leurs dynamiques informationnelles. Lorsque leur espace public est saturé, fragmenté, conflictualisé, c’est l’ensemble du débat international qui s’en trouve affecté. Alliances, crises diplomatiques, conflits : tout est désormais pris dans ce cycle d’attention instable. Parfois, lorsqu’on regarde LCI, on pourrait penser qu’on est basculé sur CNN (il est vrai que les décisions récentes de Trump ne concernent pas seulement les États-Unis, mais bien le monde entier). On interrompt plus les programmes pour une conférence de presse de Donald Trump qu’une intervention d’Emmanuel Macron.

La France se percevrait-elle parfois comme le 51e état des États-Unis

La France et les États-Unis ne seraient pas seulement unis par une histoire partagée et une alliance pluriséculaire : elles auraient également en partage une communauté culturelle. Dans Civilisation. Comment nous sommes devenus Américains, Régis Debray déconstruit cette thèse. Il défend que l’américanisation de la culture française découle de l’hégémonie des États-Unis, et d’un renoncement des élites françaises. Avec :

  • Simon Férelloc, doctorant en histoire et contributeur au Vent Se Lève
  • Jérôme Fourquet, directeur de l’IFOP
  • Anne Rosencher, journaliste au Point
  • Didier Leschi, haut fonctionnaire

Plus profondément, cette logique affaiblit la capacité du monde occidental à produire un récit cohérent. Or, dans un contexte de rivalité systémique, notamment face à des puissances comme la Chine ou la Russie, cette fragmentation constitue une vulnérabilité stratégique.

Ce que révèle le phénomène Trump, ce n’est pas seulement une dérive individuelle. C’est une transformation structurelle : l’entrée de la politique dans une économie de la captation mentale.

Dans ce nouveau régime, le pouvoir ne se mesure plus uniquement en votes ou en institutions, mais en capacité à saturer l’espace cognitif collectif. À ce jeu, Trump n’est pas une anomalie. Il est un précurseur. Et peut-être, déjà, un modèle.

Il est temps de se réarmer et de reprendre le contrôle de son attention.

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