On croit rêver. Oui, nous sommes bien aux États-Unis, le pays de George Washington, de Abraham Lincoln, de Theodore Roosevelt, de Woodrow Wilson, de Franklin D. Roosevelt, de John F. Kennedy, de Jimmy Carter et de Barack Obama. Le pays qui se présente depuis plus de deux siècles comme la plus ancienne démocratie constitutionnelle moderne, fondée sur l’état de droit, l’équilibre des pouvoirs et le contrôle des institutions.
Et pourtant, en ce printemps 2026, les États-Unis viennent peut-être de franchir une ligne historique.
Tout commence officiellement en janvier 2026 lorsque Donald Trump, accompagné de deux de ses fils et de la Trump Organization, attaque l’IRS — le fisc américain — pour un montant de 10 milliards de dollars. Il reproche à l’administration fiscale d’avoir insuffisamment protégé ses déclarations d’impôts, divulguées plusieurs années auparavant à la presse après la fuite organisée par un ancien contractuel.
Le caractère extraordinaire de la procédure apparaît immédiatement : le président des États-Unis poursuit une administration qu’il contrôle lui-même. Une juge fédérale commence d’ailleurs à s’interroger publiquement sur la réalité même du litige. Selon plusieurs analyses juridiques, la plainte risquait fortement d’être rejetée, notamment parce qu’elle aurait été déposée hors délai et parce que les arguments juridiques du fisc étaient solides.
Un mémo interne de l’IRS, révélé par la presse, indiquait que l’administration fiscale disposait d’importants moyens de défense. Les juristes de l’IRS soulignaient notamment que la plainte semblait prescrite et rappelaient que l’auteur de la fuite n’était pas un employé direct de l’administration mais un contractuel externe. Pourtant, le ministère de la Justice — désormais dirigé par le procureur général par intérim Todd Blanche, ancien avocat personnel de Donald Trump, choisit non pas de défendre l’État fédéral, mais de négocier un accord avec le président.
Lundi 18 mai 2026, l’affaire prend une tournure sidérante. Donald Trump accepte d’abandonner sa plainte de 10 milliards de dollars. En échange, son propre ministère de la Justice crée un fonds public de 1,776 milliard de dollars – la date historique lui donne un caractère respectable) destiné à indemniser les personnes s’estimant victimes de « weaponization », autrement dit d’une instrumentalisation politique de l’appareil judiciaire ou administratif sous les administrations démocrates. (Justice Department Announces Anti-Weaponization Fund).
Au premier rang desquels on trouvera les participants à l’attaque du Capitole du 6 janvier 2021 qui ont déjà fait l’objet d’un pardon présidentiel. Le Fond cessera de fonctionner le 1er décembre et il n’est pas indiqué ce qui sera fait de l’argent non dépensé. Ira-t-il directement sur des comptes Trump ? Cela n’est pas exclu.
Le mécanisme est sans précédent. L’argent provient du « Judgment Fund » du Trésor américain, alimenté par les contribuables et normalement destiné à régler des contentieux opposant réellement l’État à des citoyens. Or ici, comme l’a résumé un expert juridique cité dans la presse américaine, le gouvernement règle un litige avec lui-même.
Le plus troublant est ailleurs : le dispositif échappe pratiquement à tout contrôle. Une commission de cinq membres, désignée par le procureur général, décidera seule de l’attribution des fonds. Les critères sont extraordinairement vagues. Il suffira d’affirmer avoir été victime de « lawfare » ou de « weaponization ». Les procédures d’attribution pourront rester secrètes. Les bénéficiaires potentiels ne seront pas nécessairement connus du public. Et les décisions de la commission ne pourront pratiquement faire l’objet d’aucun recours judiciaire.
Le sénateur démocrate Chris Van Hollen a résumé brutalement la situation lors d’une audition parlementaire : “Mr. Attorney General, you are acting today like the president’s personal attorney, and that’s the whole problem.”
Plus encore, le lendemain de l’annonce de cet accord, un addendum discret est publié sans publicité particulière par le ministère de la Justice. Ce document stipule que l’IRS sera désormais « forever barred and precluded » de poursuivre ou d’engager toute procédure fiscale concernant Donald Trump, sa famille ou ses entreprises pour les déclarations déjà déposées.
Autrement dit : le président américain obtient, par un accord conclu avec sa propre administration, l’arrêt des contrôles fiscaux le visant.
La portée symbolique est immense. Aux États-Unis, les présidents sont normalement soumis à des audits fiscaux automatiques chaque année. Or l’administration Trump vient de neutraliser ce mécanisme traditionnel de contrôle.
Cette mesure s’inscrit dans une dynamique institutionnelle plus large. En juillet 2024 déjà, la Cour Suprême avait considérablement renforcé l’immunité présidentielle en jugeant qu’un président bénéficie d’une protection très large pour les actes accomplis dans le cadre de ses fonctions officielles. Cette décision avait déjà suscité un choc majeur parmi les constitutionnalistes américains, certains y voyant une remise en cause profonde du principe selon lequel nul n’est au-dessus des lois.
L’affaire du fonds de 1,8 milliard pousse encore plus loin cette logique. Cette fois, ce n’est plus seulement la responsabilité pénale du président qui est en cause, mais la capacité même des institutions à exercer un contrôle sur l’exécutif.
Quelques voix républicaines ont timidement exprimé leur malaise. Le chef de la majorité sénatoriale, John Thune, a reconnu n’être « pas un grand fan » du dispositif et a admis ne pas en voir clairement « l’utilité ». Mais aucune opposition institutionnelle sérieuse ne semble émerger.
Le Congrès ne bloque rien. La Cour suprême protège largement l’exécutif. Le ministère de la Justice agit aux ordres de la Maison-Blanche. Quant aux démocrates, ils apparaissent étonnamment silencieux face à ce qui constitue pourtant une transformation radicale de l’équilibre des pouvoirs américains.
Le problème dépasse désormais la personnalité même de Donald Trump.
Donald Trump est ce qu’il est parce qu’il a été élu, deux fois, par le peuple américain. Mais il est aussi devenu ce qu’il est parce qu’aucune institution ne semble capable ou désireuse d’exercer un véritable contrôle sur lui.
C’est précisément ce qui inquiète le plus.
Car lorsqu’un président peut poursuivre son propre gouvernement, négocier avec lui-même un accord financé par l’argent public, obtenir l’arrêt des contrôles fiscaux le concernant et neutraliser pratiquement toute supervision institutionnelle, ce n’est plus seulement un débat partisan. C’est une crise du système constitutionnel lui-même.
L’Amérique entre alors dans une zone grise où les mécanismes conçus par les Pères fondateurs pour empêcher la concentration du pouvoir cessent progressivement de fonctionner.
Et dans ce contexte, les élections de mi-mandat de 2026 prennent une dimension décisive. Si les démocrates ne reprennent pas la majorité à la Chambre des représentants, il restera de moins en moins de contre-pouvoirs capables d’enquêter, de bloquer ou simplement de ralentir cette présidence désormais en roue libre.
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