Aller au contenu Skip to footer

Midterms J-1 : Vers la fin du Trumpisme ?

Une victoire démocrate aux élections de mi-mandat pourrait transformer Donald Trump en « lame duck president[i] ». Mais affaiblir un président ne suffit pas à effacer un mouvement politique qui, depuis dix ans, a profondément transformé l’Amérique et son parti républicain. Même si cet affaiblissement sera bien réel puisque c’est lui par ses déclarations lors de ses nombreux meetings qui a transformé ces élections en référendum sur sa personne : “Pretend I’m on the ballot”.

Si les élections de mi-mandat de novembre 2026 donnent aux démocrates la victoire que leur promettent les perspectives électorales, Donald Trump entrera dans la seconde moitié de son mandat en position de faiblesse. Privé de majorité au Congrès, confronté à une opposition capable de bloquer certaines de ses initiatives et d’enquêter sur son administration, il pourrait devenir un président en fin de course dont le pouvoir politique s’érode avant même la fin de son mandat. C’est là d’ailleurs qu’il sera peut-être le plus dangereux.

Le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Nombre de présidents ont subi une défaite aux élections de mi-mandat. La perte du Congrès peut alors marquer le début d’une longue paralysie politique, voire d’une période durant laquelle le président se trouve davantage préoccupé par la défense de son bilan que par la conduite du pays. Ou pour Donald Trump de se concentrer sur ses projets fétiches : construction de son ballroom, de son arc de triomphe (quel triomphe d’ailleurs ?) ou de son golf à Washington.

Mais le cas Trump présente une particularité essentielle. L’affaiblissement de ce président ne signifierait pas nécessairement celui du trumpisme. Car le mouvement qui domine la vie politique américaine depuis une dizaine d’années a largement débordé sa simple personne. Il s’est enraciné dans la société américaine, a transformé le Parti républicain et a profondément modifié les termes du débat politique.

La question n’est donc pas seulement de savoir comment mettre un terme à la présidence Trump (elle arrivera en son temps). Elle est de comprendre comment les États-Unis peuvent sortir du trumpisme.

Le Parti républicain n’est plus celui de Ronald Reagan

La transformation du Parti républicain constitue l’un des bouleversements politiques majeurs de ces dernières années.

Le parti de Ronald Reagan défendait une vision conservatrice de l’Amérique, fondée sur le libre marché, la réduction du rôle de l’État, le patriotisme et une conception affirmée de la puissance américaine. Il pouvait se montrer intransigeant sur l’immigration (il a régularisé 3 millions d’immigrants) et la sécurité nationale, mais son nationalisme s’inscrivait dans une ambition internationale : celle d’une Amérique qui entendait défendre et promouvoir un ordre mondial fondé sur ses valeurs et ses intérêts.

Le trumpisme a profondément bouleversé cet héritage. Sur l’immigration, il a fait de la fermeture des frontières et de l’expulsion en masse et de manière brutale (la cruauté n’est pas un accident ou un effet collatéral, elle est constitutive du trumpisme) des étrangers en situation irrégulière les symboles d’une politique identitaire. Sur le plan économique, il a substitué au libre-échange traditionnel un protectionnisme assumé, fondé sur les droits de douane et la défense des intérêts nationaux. Au nationalisme républicain, il a donné une dimension populiste et souvent isolationniste, en opposant le peuple américain aux élites politiques, économiques et culturelles.

Le parti qui prétendait défendre le capitalisme libéral est désormais capable de dénoncer les grandes entreprises lorsqu’elles s’opposent à ses objectifs. Le parti qui défendait le libre-échange a fait des tarifs douaniers une arme politique maniée de manière totalement erratique. Le parti qui présentait les États-Unis comme le leader du monde libre remet en cause les alliances et les institutions qui ont contribué à faire de l’Amérique la première puissance mondiale.

Malgré son discours musclé, notamment face à l’URSS, Ronald Reagan n’a pas engagé les États-Unis dans un conflit militaire comparable aux guerres d’Irak ou d’Afghanistan (toutes deux engagées par des républicains), tout juste des opérations militaires limitées. Malgré ses promesses de campagne répétées à l’envi, Donald Trump n’a pu s’empêcher de se lancer dans une guerre contre l’Iran dont il ne sait comment de désengager et qu’il souhaite plutôt poursuivre et se développer.  (“The war in Iran is far from the first time that U.S. policymakers have failed to appreciate the limits of American power”, The Limits of American Power – Foreign Affairs, Novembre/décembre 2026).

Cette mutation du parti ne se limite pas à un changement de programme. Elle touche à la conception même de la nation, de l’État et de la place des États-Unis dans le monde. Il existe pourtant une autre différence, peut-être plus fondamentale encore, entre Reagan et Trump.

Malgré les désaccords profonds que l’on peut avoir avec sa politique, Ronald Reagan offrait une vision optimiste de l’Amérique. Il croyait en la capacité du pays à surmonter ses difficultés, à retrouver sa confiance et à entraîner le monde dans son sillage. Son conservatisme s’accompagnait d’une promesse d’avenir.

Le trumpisme, lui, prospère davantage sur la dénonciation que sur l’espérance. Il désigne des ennemis, dénonce des trahisons, promet des représailles. Il tire une grande partie de sa force de la conviction que l’Amérique a été dépossédée de sa grandeur et qu’il faut la restaurer en désignant et en attaquant les responsables de son déclin. Ce n’est pas une simple différence de style. C’est une autre conception de la politique.

Dernière différence, Ronald Reagan avait le sens de l’humour et de la dérision. Donald Trump en semble incapable.

Une Amérique divisée, un monde désorganisé

Le problème central du trumpisme est peut-être son incapacité à offrir un véritable débouché à la puissance américaine. Au contraire, il semble tout faire pour l’éroder et la réduire.

À l’intérieur, Donald Trump entretient une guerre culturelle permanente. Les adversaires politiques ne sont plus des concurrents légitimes, mais des ennemis qu’il faudrait neutraliser. Les institutions, les médias, les universités et les administrations deviennent autant de champs de bataille. Cette logique contribue à polariser une société déjà profondément divisée. Elle transforme les désaccords politiques en affrontements identitaires et rend plus difficile la recherche de compromis. Elle fragilise aussi la confiance dans les institutions démocratiques, en entretenant l’idée que les élections, la justice ou les médias ne sont légitimes que lorsqu’ils servent les intérêts du camp au pouvoir.

À l’extérieur, le bilan est tout aussi préoccupant. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont contribué à construire un ordre international fondé sur des alliances, des institutions et des règles communes. Cet ordre n’a jamais été parfaitement désintéressé, et il a souvent été contesté, y compris par les alliés de Washington. Mais il a permis aux États-Unis d’exercer une influence considérable en associant leur puissance militaire et économique à une forme de leadership politique.

Donald Trump remet en cause cette architecture. Il traite les alliés traditionnels comme des adversaires, transforme les engagements de sécurité en instruments de négociation et donne le sentiment que les relations internationales ne sont plus qu’une succession de rapports de force.

Cette approche ne conduit pas à un retrait américain du monde. Elle conduit à une autre forme de présence : une Amérique qui entend conserver sa puissance tout en se dégageant des responsabilités qui l’accompagnaient. Dans cette vision, les alliances deviennent des transactions, les territoires des enjeux de négociation et les institutions internationales des contraintes dont il faudrait se débarrasser.

Le risque est de transformer le monde en un espace de prédation, où les puissances les plus fortes se partagent les avantages et où les plus faibles n’ont d’autre choix que de subir. L’ironie est que cette politique peut servir les intérêts de puissances que les États-Unis ont longtemps cherché à contenir. En affaiblissant la confiance des alliés et en remettant en cause les règles du jeu international, Washington facilite la stratégie de la Chine et de la Russie.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une alliance entre Donald Trump et ces deux puissances, mais d’une convergence de fait : un monde où les engagements américains deviennent incertains et où les règles communes s’effacent est un monde dans lequel Pékin et Moscou peuvent plus facilement défendre leurs ambitions.

Une victoire démocrate ne suffira pas

Une défaite républicaine aux élections de mi-mandat pourrait donc constituer un tournant. Mais elle ne mettrait pas automatiquement fin au trumpisme. Même si, sur ce point, Michael Steele, ancien président du parti républicain, semble assuré de l’issue à venir : “(…) many Republicans are consoling themselves with the knowledge that this era will be coming to an end soon (…) In all likelihood, Tuesday night will mark the beginning of the end of Trump’s stranglehold on what’s left of the Republican Party”.

Le premier enjeu serait de permettre aux démocrates de reprendre le contrôle d’au moins une chambre du Congrès, et idéalement des deux. Une victoire suffisamment nette leur donnerait les moyens de contrôler l’action de l’administration, de conduire des enquêtes et de mettre en lumière les éventuels abus de pouvoir et les conflits d’intérêts.

La transparence sur la corruption, les pratiques de l’administration et les conditions d’exercice du pouvoir pourrait contribuer à affaiblir la légitimité du trumpisme. Elle permettrait également de couper l’herbe sous le pied de ceux qui se présentent déjà comme ses héritiers. Et ils sont légion (JD Vance Has Become Trumpier Than Trump. What a Disgusting Human).

Cette perspective ne doit pas être surestimée. Une victoire démocrate ne provoquerait pas mécaniquement une autocritique du Parti républicain. Les élus qui ont fait de leur fidélité à Trump la condition de leur survie politique pourraient au contraire choisir de poursuivre cette stratégie, quitte à en durcir encore les ressorts.

La défaite de 2026 ne sera donc une véritable rupture que si elle conduit les républicains à s’interroger sur les raisons de leur échec. Le parti devra alors choisir entre la poursuite du trumpisme, quitte à devenir durablement minoritaire, et la reconstruction d’un conservatisme capable de s’adresser à l’ensemble du pays. Cette évolution dépendra aussi de la capacité des démocrates à faire autre chose que dénoncer Donald Trump.

Comme l’explique Robert Reich dans sa newsletter du jour (If Democrats Win Tomorrow) : “The real choice is between a cruel, regressive, and bigoted America that blames vulnerable “others” for our wildly unequal and increasingly rigged system, or a diverse, equitable, and inclusive America that gets to work unrigging it”.

La renaissance démocrate, condition du changement

La deuxième condition d’une sortie du trumpisme est la renaissance du Parti démocrate. Le parti ne pourra pas se contenter de présenter Donald Trump comme une menace pour la démocratie. Cette dénonciation est nécessaire, mais elle ne constitue pas à elle seule un programme politique.

Les démocrates devront proposer une vision de l’Amérique qui réponde aux inquiétudes économiques, sociales et culturelles d’une partie de l’électorat qui s’est détournée d’eux. Ils devront reconstruire une offre politique cohérente sur le pouvoir d’achat, l’emploi, l’immigration, la santé, l’éducation et la place des États-Unis dans le monde.

Ils devront aussi retrouver une capacité à rassembler au-delà de leur base électorale. L’objectif ne peut pas être simplement de mobiliser les électeurs qui rejettent Trump, mais de convaincre ceux qui ont pu voter pour lui par colère, par inquiétude ou par défiance envers les institutions. L’enjeu est de proposer une alternative qui ne soit pas seulement le retour à l’ordre antérieur. Car le trumpisme est aussi le produit des failles de cet ordre : les inégalités, la désindustrialisation, le sentiment de déclassement et la défiance envers les élites politiques.

La préparation de l’élection présidentielle de 2028 devra donc commencer dès le lendemain des midterms. Les démocrates auront besoin d’un programme solide, d’une équipe renouvelée et d’un candidat capable de porter une vision du pays. Ils devront surtout démontrer qu’une autre politique est possible : une politique qui ne repose pas sur la désignation permanente d’ennemis, mais sur la capacité à résoudre les problèmes du pays et à restaurer une confiance collective.

Le trumpisme survivra-t-il à Trump ?

Donald Trump peut devenir un président empêché, voire un président en fin de course. Mais le trumpisme ne disparaîtra pas avec la perte d’une majorité parlementaire. Il faudra davantage qu’une défaite électorale pour défaire un mouvement qui a transformé le Parti républicain, modifié les équilibres politiques et installé durablement une nouvelle conception de la puissance américaine.

Une victoire démocrate en 2026 pourrait ouvrir une période de transition. Elle donnerait aux démocrates les moyens de contrôler le pouvoir, de révéler ses abus et de préparer une alternative. Elle pourrait aussi obliger les républicains à se demander ce que leur parti est devenu.

Mais le véritable test sera celui de 2028. Les démocrates devront alors démontrer qu’ils peuvent non seulement battre Trump, mais aussi répondre aux causes profondes qui ont fait son succès. Les républicains devront décider s’ils veulent rester le parti d’un homme (un culte) ou redevenir un parti capable de proposer un avenir au pays.

Car le trumpisme n’est pas seulement un homme. C’est une manière de faire de la politique, une vision de la nation et une conception des relations internationales. Pour en sortir, l’Amérique devra retrouver ce que Reagan, malgré toutes ses contradictions, avait su offrir : une vision optimiste de son avenir. C’est peut-être là que se jouera la véritable fin du trumpisme. Non pas dans la chute d’un homme, mais dans la capacité du pays à retrouver une ambition collective qui ne repose ni sur la peur, ni sur la division, ni sur la domination des autres.


[i] L’expression américaine « lame duck president », que l’on traduit par « président canard boiteux », trouve son origine dans le vocabulaire de la Bourse londonienne du XVIIIe siècle. elle s’est ensuite étendue à toute personne ou institution affaiblie, incapable d’agir efficacement (Lame Duck)

Recevez les derniers articles directement dans votre boîte mail !

Un Jour en Amérique © 2026. Tous droits réservés. 
Consentement des cookies