Un article publié ce mois-ci par Mother Jones (They Went to Jared – How Donald Trump’s son-in-law used his position to hop in bed with autocrats and sell out America), sous la plume de Casey Michel, adapté de son livre à paraître United States of Oligarchy, apporte une documentation nouvelle et accablante sur le rôle de Jared Kushner dans la politique étrangère américaine. Au-delà du portrait d’un individu, c’est un système qui s’y dessine — et qui mérite qu’on l’appelle par son nom.
Notre blog avait déjà retracé la trajectoire de Jared Kushner (Jared Kushner : entre népotisme et corruption) et documenté l’imbrication des intérêts familiaux dans les décisions de l’exécutif (Famille Trump : corruption à tous les étages). Nous avions aussi posé la question de ce que devenait la première démocratie du monde quand elle adoptait les réflexes d’un État patrimonial (The Banana Republic of America ?). Les faits révélés par Mother Jones transforment ce qui ressemblait encore à une série de scandales en quelque chose de plus cohérent, et de plus inquiétant : une doctrine.
Car c’est bien ce dont il s’agit désormais. La corruption, dans la première administration Trump, pouvait encore s’analyser comme une déviance regrettable mais circonscrite. Dans la seconde, elle semble avoir été promue au rang de principe organisateur.
Rappelons les faits tels que les établit Mother Jones. En janvier 2021, le lendemain de l’investiture de Joe Biden, Jared Kushner lance Affinity Partners, un fonds de private equity. Il n’a aucune expérience dans la gestion de fonds. Sa présentation aux investisseurs potentiels est, selon des sources citées par le Intercept, si indigente que même les analystes saoudiens chargés de l’évaluer concluent à une opération « insatisfaisante sous tous les aspects ». Leur recommandation est sans appel : ne pas investir.
Mohammed bin Salman passe outre. Deux milliards de dollars sont accordés à Jared Kushner non pas malgré son incompétence, mais précisément parce que sa valeur n’est pas financière. Elle est politique. MBS mise sur un retour de Trump au pouvoir, et Kushner comme vecteur d’influence privilégié auprès du futur président (Kushner et Mnuchin : Messieurs sans gêne).
Ce pari s’avère gagnant au-delà de toute espérance raisonnable. De retour aux affaires, Donald Trump nomme son gendre envoyé spécial pour la paix, le positionne comme interlocuteur principal sur Gaza, l’Ukraine et l’Iran – trois dossiers où Affinity Partners a précisément des intérêts financiers directs ou indirects. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar – tous bailleurs de fonds d’Affinity – sont aussi les acteurs centraux de la diplomatie régionale que Kushner est censé conduire au nom des États-Unis.
Ce qui rend le cas Kushner qualitativement différent des scandales habituels, c’est son côté systématique. Les contrats liant Affinity à ses investisseurs étrangers comportent des clauses de sortie quinquennales, ce qui signifie que l’Arabie saoudite et le Qatar disposent, pendant toute la durée du second mandat Trump, d’un levier d’étranglement financier sur Jared Kushner, et par extension sur la politique étrangère américaine.
Un ancien responsable républicain cité par le New York Times confie n’avoir « jamais vu de précédent » pour un fonctionnaire quittant ses fonctions pour créer immédiatement un fonds d’investissement alimenté par les gouvernements étrangers avec lesquels il travaillait. Les griefs contre Hunter Biden et ses « misérables » participtions dans des sociétés non américaines, notamment la société ukrainienne Burisma, semblent bien dérisoires. Et avait soulevé l’ire justifiée des républicains. Ici, rien. Et pourtant, on parle de milliards de dollars, pas de millions.
La question n’est plus théorique. Les conséquences de ce système de corruption se mesurent en vies humaines et en équilibres géopolitiques dégradés.
Sur Gaza, Jared Kushner, qui a personnellement soutenu financièrement des organisations de colonisation en Cisjordanie et dont le fonds est actionnaire majoritaire de Phoenix Financial – une société qui finance l’expansion immobilière israélienne dans les territoires occupés, est désigné comme architecte de la reconstruction post-conflit. Le 16 septembre 2025, une commission de l’ONU déclare officiellement que les actions d’Israël à Gaza constituent un génocide, précisément quatre des cinq actes génocidaires définis par la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide : meurtres, atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale, imposition délibérée de conditions de vie visant à la destruction du groupe, et mesures visant à entraver les naissances. Le même jour, Forbes classe Jared Kushner parmi les milliardaires.
Sur l’Iran, le tableau est plus sombre encore. Selon Mother Jones, Jared Kushner et son co-négociateur Steve Witkoff ont abordé des pourparlers nucléaires complexes sans maîtrise des précédents diplomatiques ni des réalités techniques du dossier. Des experts en non-prolifération cités dans l’article estiment qu’un accord substantiel était à portée, et que c’est l’impatience et l’incompétence de l’équipe américaine qui ont précipité l’escalade militaire – une guerre dont le coût humain, économique et stratégique pour les États-Unis est aujourd’hui estimé à près de cinquante milliards de dollars de ressources militaires engagées. Et encore plus important pour le monde. Par exemple, comment évaluer les conséquences du manque d’engrais sur les cultures à venir ?
Sur l’Ukraine, le « plan de paix » présenté par Kushner et Witkoff s’avère, selon le site d’investigation The Insider, être pour l’essentiel un recyclage quasi mot pour mot d’un document rédigé par Kirill Dmitriev, le responsable du fonds souverain russe personnellement sanctionné par Washington depuis 2022 et par ailleurs « vieille » connaissance de Jared Kushner depuis la première administration.
Les républiques bananières ne naissent pas d’un coup d’État spectaculaire, mais d’une érosion patiente des normes, d’une privatisation progressive des fonctions régaliennes, d’une confusion méthodique entre l’intérêt public et l’intérêt privé. Ce que documente Mother Jones n’est pas la révélation d’un comportement déviant c’est la confirmation d’un système.
Donald Trump lui-même avait bien compris, dès son premier mandat, que le pouvoir exécutif pouvait être monétisé. Sa famille l’a compris aussi vite que lui. La nouveauté de ce second mandat, c’est que cette logique s’est institutionnalisée : elle n’est plus dissimulée, elle est industrialisée et revendiquée. Jared Kushner parle lui-même de se distinguer des « professeurs d’histoire » et des diplomates de carrière, au profit des « deal guys », une formulation qui, sous ses airs de franchise, résume parfaitement la philosophie en jeu : la diplomatie n’est pas un service rendu à l’intérêt national, c’est un marché comme un autre.
Les enquêtes parlementaires annoncées par les démocrates – Ron Wyden au Sénat, Jamie Raskin et Robert Garcia à la Chambre des représentants – pourraient, si les midterms rééquilibrent le rapport de forces au Congrès, ouvrir des auditions que l’administration actuelle s’emploie à rendre impossibles. Jared Kushner n’a pas produit les déclarations financières que son titre d’envoyé spécial l’oblige pourtant légalement à déposer. Personne, pour l’instant, ne semble pressé de l’y contraindre.
Ce n’est pas une série de scandales. C’est un mode de gouvernement. Et il fonctionne. Jusqu’ici.