La numérisation du monde est en marche depuis longtemps. Elle s’accélère et s’insère dans la vie quotidienne. L’intelligence artificielle permet de faire la synthèse entre 1984 d’Orwell et le meilleur des mondes d’Huxley pour créer une société de surveillance.
De manière assez naturelle et consubstantielle avec son régime autoritaire, la Chine avait ouvert la voix en commençant très tôt à installer des yeux pour surveiller ses propres citoyens. La Stasi l’avait fait avec des moyens humains (une personne pour soixante citoyens, sans doute le réseau de surveillance le plus maillé jamais mis en place), la Chine a utilisé la technologie.
Soucieux (en théorie) des libertés individuelles, les États-Unis étaient restés à l’écart de ce mouvement. Après 2001, le Patriot Act a changé radicalement cette approche et donné des pouvoirs accrus aux agences de renseignement. Une société privée, Palantir, a donné à cet État les moyens de collecte et d’analyse des volumes sans cesse croissants de données. Fondée en 2003 par Peter Thiel, Alex Karp, Joe Lonsdale, Stephen Cohen et Nathan Gettings, Palantir Technologies est passée d’une startup financière soutenue par la CIA à l’un des géants les plus influents de l’analyse de données au monde. Depuis 2023, elle tire parti de l’intelligence artificielle à la fois pour renforcer l’efficacité de sa plate-forme et améliorer sa rentabilité.
Dans la “panoptification” de la société, Flock Safety apporte une nouvelle brique. Fondée en 2017 à Atlanta, l’entreprise s’est imposée en quelques années comme l’un des plus importants fournisseurs de technologies de surveillance et de sécurité publique aux États-Unis. Au départ, il s’agissait de fabriquer des petites caméras solaires capables de lire les plaques d’immatriculation (ALPR – Automated License Plate Readers).

Membre de l’incubateur Y Combinator, l’entreprise séduit rapidement de grands fonds de Silicon Valley (comme Matrix Partners) en étoffant la solution (matériel + service) proposant un modèle d’abonnement accessible (Safety as a Service, à environ 2 500 $ par caméra et par an).
Au-delà des associations de propriétaires (HOA), Flock commence à vendre massivement ses caméras directement aux départements de police municipaux. En 2021 et 2022, elle lève plusieurs centaines de millions de dollars auprès de fonds de premier plan (dont Andreessen Horowitz et Tiger Global), atteignant le statut de « licorne » avec une valorisation de 3,5 milliards de dollars en 2022.
Le mouvement est lancé et l’entreprise continue à étoffer les services. La plateforme intègre désormais la détection acoustique de coups de feu (Raven), des caméras vidéo intelligentes et des logiciels d’enquête connectés aux drones d’intervention (Drone-as-First-Responder). Le réseau dépasse les 100 000 caméras installées dans plus de 5 000 à 6 000 collectivités aux États-Unis, enregistrant des dizaines de milliards de scans de véhicules par mois.
Flock est une société privée au sens américain (non cotée en bourse) et devient un sujet de questionnement. Bien que créditée par les forces de l’ordre pour avoir aidé à résoudre des vols et des affaires d’enlèvement (alertes Amber), la société devient le point focal des critiques sur la surveillance de masse. Les révélations sur l’utilisation de ses données par les agences d’immigration fédérale (ICE) ou pour le suivi de déplacements dans des affaires liées à l’avortement en font un sujet de débat politique et conduisent plusieurs municipalités à résilier leurs contrats.
Better tools for safer communities ; tel est le slogan que l’on peut lire sur le site web de l’entreprise. Qui peut être contre ? C’est un thème qui a fait irruption dans le débat à l’occasion des prochaines élections de mi-mandat. Outre les programmes de candidats, le débat sur l’IA et la surveillance de masse se traduit directement dans les urnes par des initiatives référendaires locales et étatiques (Ballot Measures) soumises au vote direct des citoyens.
Sur le bulletin de vote, le citoyen est généralement invité à répondre par OUI (YES) ou NON (NO) à des formulations du type :
« Shall the City/State amend its charter to prohibit law enforcement agencies from purchasing or using automated license plate readers and AI biometric surveillance tools without a court-issued warrant and explicit city council approval? »
Ces initiatives populaires permettent aux électeurs de contourner les assemblées locales pour trancher directement les arbitrages entre sécurité publique et respect de la vie privée.
| État / Collectivité | Type de proposition sur le bulletin | Objectif visé sur le bulletin |
| Californie (Plusieurs comtés & municipalités) | Amendement sur la protection de la vie privée (Privacy Rights Measure) | Imposer l’obtention d’un mandat judiciaire préalable avant toute consultation par la police des bases de données de plaques d’immatriculation (ALPR/Flock) et interdire l’usage de la reconnaissance faciale en direct. |
| Texas & Missouri (Initiatives locales) | Moratoire municipal sur la surveillance par IA | Suspendre pour 2 à 5 ans le renouvellement ou la signature de nouveaux contrats municipaux pour des caméras à analyse algorithmique automatique. |
| Colorado / Oregon | Plafond de rétention des données | Voter une obligation légale d’effacement de l’ensemble des données d’immatriculation et de géolocalisation sous 7 à 14 jours si aucune infraction n’a été constatée. |
| Illinois & Ohio | Régulation des infrastructures d’IA et centres de données | Soumettre au vote citoyen l’approbation de l’implantation de centres de calcul d’IA et de centres de commande réseau liés aux technologies de surveillance. |
Le programme de surveillance chinois
Bouclier d’Or (Golden Shield Project)
1998 — 2006
Initiée par le ministère de la Sécurité publique à la fin des années 1990, la première phase de ce grand réseau informatique national s’étend de 1998 à 2006. C’est le socle fondateur de la numérisation des données policières, intégrant notamment la première infrastructure du Great Firewall.Villes sûres (Safe Cities)
2003 — 2004
Lancé à la suite du Bouclier d’Or, ce programme cible les infrastructures urbaines. Il s’accélère à partir de 2004 avec le choix de villes pilotes pour tester le déploiement massif de caméras, la gestion du trafic et le contrôle des espaces publics.Skynet (Tianwang)
2005 / 2011
Le réseau de vidéosurveillance urbaine Skynet est véritablement formalisé à partir de 2005. Il connaît un essor massif à partir de 2011, avec l’intégration massive des technologies de reconnaissance faciale à grande échelle et de l’intelligence artificielle dans les centres de commande métropolitains.Sharp Eyes (Xueliang)
2013 / 2015
– 2013 : Premières expérimentations locales dans le comté de Pingyi (province du Shandong).
– 2015 : Officialisation du projet à l’échelle nationale par le gouvernement chinois.
– 2016-2020 : Intégration dans le 13ᵉ plan quinquennal avec pour objectif d’atteindre 100 % de couverture des espaces publics et ruraux.Ces projets ne se sont pas substitués les uns aux autres : ils ont été déployés par vagues successives et interconnectés au fil des avancées technologiques (passage de la simple vidéo analogique au traitement de données IA et à la reconnaissance faciale en temps réel).