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Guerre en Iran : un lumineux souhait de clarté

Dans un éditorial à charge (Un obscur désir de défaite) contre ceux qui osent considérer que l’initiative contre l’Iran est une erreur, ou même émettre le moindre doute sur son opportunité, Bernard-Henri Lévy va vite en besogne. Il habille promptement les sceptiques et les contestataires en anti-américains (obsessionnels, compulsifs, pavloviens, ça va sans dire), en antisémites (style années 1930), en capitulards patentés et, pourquoi pas, en traîtres à l’Occident. Certain « généraux de plateaux » (BHL ne semble pas faire grand cas de leurs états de service), on pense aux généraux Palomeros ou Yakovleff, en seront pour leurs frais.

Selon cet éditorial, critiquer l’opération militaire américaine revient à faire de l’anti-américanisme. Suggérer que Donald Trump s’est laissé manipuler par Benjamin Netanyahu équivaut à être antisémite. Quant à prétendre que l’Iran résiste à la puissance américaine, ce serait soutenir les mollahs ou les Gardiens de la révolution, au mépris du peuple iranien qui subissait déjà la dictature théocratique et subit désormais le joug de l’armée.

Bref, il faudrait choisir son camp sans nuance possible et adhérer sans retenue à l’initiative Epic Fury. Il serait devenu impossible de condamner le régime iranien, de soutenir son peuple, de dénoncer l’antisémitisme et de refuser les fantasmes complotistes contre Israël, tout en considérant qu’une intervention militaire est une erreur stratégique, morale ou géopolitique (Iran : guerre juste, war of choice, guerre totale, guerre éclair ?).

Il est vrai que l’idée d’une Amérique entièrement manipulée par un “lobby juif” appartient à une vieille tradition antisémite. Mais cela n’empêche en aucune manière d’analyser l’influence réelle du gouvernement de Netanyahu sur Washington, en particulier sous une administration dirigée par Donald Trump. Amalgamer ces deux idées est un procédé un peu facile : il permet de couper court à toute discussion et d’étouffer toute remise en cause de la politique du président. Rappelons qu’à ce jour, plus de 60 % des Américains considèrent que cette guerre est une erreur. Seraient-ils eux aussi anti-américains ?

On a déjà été pris au piège par le passé. Refuser de soutenir la deuxième guerre du Golfe ne faisait pas de vous un partisan de Saddam Hussein. S’opposer à certaines frappes en Syrie ne faisait pas de vous un allié de Bachar al-Assad. Critiquer la stratégie américaine en Afghanistan ne faisait pas de vous un sympathisant des talibans.

À l’instar de la fiole brandie par Colin Powell devant le Conseil de sécurité de l’ONU en 2003 pour justifier l’invasion de l’Irak, les 440 kg d’uranium enrichi à 60 % imposent-ils aujourd’hui d’écraser un pays et d’anéantir une civilisation ?

Sans aucun doute, le régime iranien est abominable et traite son peuple de manière inhumaine. Il n’y a rien à sauver chez les mollahs, qui détournent la religion pour embrigader les citoyens, ni chez les pasdarans qui les martyrisent tout en s’enrichissant grâce à un système de corruption généralisé.

Avant de briguer le prix Nobel de la paix, Donald Trump a répété à l’envi qu’il avait mis fin à huit guerres, sans même être capable de citer les pays concernés (ou en se trompant de cible). Quant à la guerre entre l’Ukraine et la Russie qu’il prétendait régler en 24 heures, voilà plus de quatre ans qu’elle se poursuit, cumulant plus d’un million de morts ou de blessés totalement inutiles. En revanche, entre l’Iran, le Groenland, le Canada, le Venezuela ou Cuba, combien de guerres réelles ou de conflits à venir aura-t-il à son actif ? Les partisans du mouvement MAGA, qui avaient cru à la doctrine America First, sont les dindons de la farce. Peut-être faudrait-il inventer un prix Nobel de la guerre ?

À l’instar des candidats qui demandent aux électeurs si le pays se porte mieux que quatre ans plus tôt on est en droit de se demander si le monde est plus sûr depuis le 28 février ? La liste des conséquences néfastes de cette guerre est considérable, et dépasse largement le cadre du Moyen-Orient. Elles touchent à la fois les populations civiles, l’économie mondiale, la stabilité géopolitique, l’énergie, l’environnement et les équilibres politiques internationaux. En tout cas, l’amiral Bradley Cooper, qui dirige les opérations militaires, semble bien en peine d’expliquer les raisons et les objectifs de cette guerre qui ne dit pas son nom.

La première conséquence est évidemment humaine, avec des pertes civiles massives. Faut-il rappeler les 150 jeunes filles tuées dès le premier jour à la suite d’une erreur que les Américains n’ont toujours pas reconnue ? À cela s’ajoutent les destructions d’infrastructures, les déplacements de populations et les pénuries alimentaires ou médicales.

Le principal danger réside dans l’extension du conflit, dont on voit déjà les prémices : attaques contre les bases américaines dans le Golfe, frappes sur Israël et offensives contre les monarchies arabes voisines. Et les menaces de l’Iran vont bien au-delà.

Le détroit d’Ormuz constitue l’un des points les plus stratégiques du commerce mondial : environ 20 % du pétrole global et près de 20 % du commerce mondial de GNL (gaz naturel liquéfié) transitent par cette zone. Sa fermeture a déjà provoqué une flambée des prix du brut et du gaz, entraînant une inflation mondiale, une hausse du coût des transports, une perturbation des chaînes logistiques et, *in fine*, un ralentissement de l’économie globale. Sans parler de l’explosion des coûts de l’assurance maritime et du fret.

Paradoxalement, cette agression extérieure pourrait produire l’effet inverse de celui escompté en consolidant un pouvoir autoritaire grâce au réflexe nationaliste, tout en marginalisant les oppositions internes et en renforçant la répression. L’histoire montre souvent qu’une guerre imposée de l’extérieur permet aux régimes fragilisés de resserrer leur contrôle intérieur ou de disparaître en créant un chaos généralisé et durable.

De plus, cette intervention militaire pourrait convaincre d’autres États qu’ils ont tout intérêt à acquérir l’arme nucléaire pour s’éviter le sort de l’Irak ou de la Libye. Dans le cas spécifique de l’Iran, un tel conflit risque d’accélérer clandestinement son programme nucléaire et de rendre tout accord diplomatique impossible pour des années. Pourtant, l’accord du JCPOA, aussi imparfait fût-il, avait offert un temps des garanties que l’Iran ne chercherait pas à fabriquer la bombe. Mais on le sait : pour l’administration actuelle, tout ce qu’a fait Barack Obama est bon à jeter.

Ce conflit ne peut qu’aggraver des fractures internationales déjà profondes, notamment en exacerbant les tensions entre l’Occident — dont les États-Unis restent le porte-drapeau malgré leurs embardées — d’un côté, et la Russie, la Chine et plus généralement le Sud Global de l’autre.

Beaucoup s’empressent d’affirmer qu’ils s’affranchissent du droit international et que cette guerre est salutaire puisqu’elle mettra à bas un régime épouvantable. S’opposer à cet argument serait, selon eux, une preuve d’extrême faiblesse. Mais faudrait-il alors attaquer militairement tous les régimes qui oppressent leur population ? Ce serait l’assurance du plein emploi pour les armées pour les décennies à venir.

Cette guerre en Iran ne contribue-t-elle pas à banaliser la logique de la “guerre préventive” ? Elle renforce une doctrine où la frappe unilatérale devient la norme, où le droit international est marginalisé et où la logique militaire supplante la diplomatie. Cela pourrait créer un précédent durable dans les relations internationales et encourager d’autres puissances à agir à leur guise. On voit bien aujourd’hui que les guerres asymétriques finissent par donner un avantage systémique aux pays dits « faibles ». Le point essentiel est donc là : souligner ces conséquences potentielles ne revient pas à défendre le régime iranien. C’est simplement reconnaître qu’une guerre moderne, menée dans une région aussi stratégique, déclenche des effets systémiques considérables dont une grande partie échappera inévitablement au contrôle de tous les acteurs impliqués.

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