Des sujets anodins comme la rénovation de la Reflecting Pool aux sujets majeurs comme la guerre en Iran, l’acquisition puis la décision de fermer sept des onze entrepôts qui avaient été achetés pour être transformés en prison se situent entre les deux. Mais elle partage avec les deux autres les mêmes caractéristiques : l’incompétence, l’imprévoyance et l’incohérence.
C’était censé être la pièce maîtresse de la grande croisade anti-immigration de Donald Trump. Un plan ambitieux, presque grandiose dans son brutalisme : acheter des entrepôts industriels vides à travers les États-Unis, les transformer en centres de rétention massifs, et ainsi démultiplier la capacité d’ICE à détenir, puis expulser les sans-papiers par centaines de milliers. En un peu plus d’un an, l’agence avait acquis onze de ces bâtisses pour la coquette somme d’un milliard de dollars.
Aujourd’hui, l’administration fait marche arrière. Sept de ces entrepôts, achetés pour plus de 700 millions de dollars de fonds publics, vont être cédés à d’autres agences fédérales ou vendus ou plutôt bradés.



Les pratiques de l’administration Trump en matière de politique pénale et d’immigration sont pour le moins radicales et extrêmes. L’ouverture de nouvelles prisons ou l’extradition de personnes arrêtées sur le sol américain (des immigrants illégaux, mais parfois légaux et parfois même des citoyens américains) vers des prisons étrangères comme au Salvador. Tout ceci dans un pays où la densité carcérale est déjà une des plus importantes du monde. Selon le World Prison Brief, avec 541 détenus pour 100 000, les États-Unis se situent aux 5e rang mondial. Le numéro Un est aujourd’hui le Salvador. À titre de comparaison, on un taux de 140 pour 100 000 au Canada, 130 en France, 67 en Allemagne, 97 en Italie.
L’idée était née dans l’esprit de Kristi Noem, alors secrétaire à la Sécurité intérieure, portée par une conviction simple et impulsive : il suffit de construire des prisons, et les déportations suivront. Le budget d’ICE a explosé grâce aux dotations du Congrès et l’agence s’était lancée dans une frénésie d’achats immobiliers sans précédent dans l’histoire des services fédéraux américains.
Le nouveau secrétaire, Markwayne Mullin, qui n’avait jamais caché en privé ses doutes sur la stratégie, a tranché. Il veut désormais que l’agence opère en silence, sans ces gigantesques symboles de béton qui attiraient les caméras, les avocats et les militants. Ne pas changer de politique, mais rester le plus discret possible.
Dès le premier jour, le projet de Kristi Noem souffrait d’un vice fondamental que n’importe quel fonctionnaire aurait pu signaler : ces entrepôts n’étaient pas conçus pour accueillir des êtres humains. Pas d’eau courante suffisante, pas de raccordement aux réseaux d’égouts, pas de ventilation adaptée, pas de capacité électrique pour des milliers de résidents. À Salt Lake City, en pleine sécheresse, l’administration avait acheté un bâtiment de 145 millions de dollars sans se demander d’où viendrait l’eau pour les détenus. Peut-être pensait-elle qu’ils n’avaient pas besoin de boire. En Pennsylvanie, à Hamburg, un entrepôt de 87 millions de dollars avait été acquis sans que personne ne vérifie les capacités d’assainissement locales.
L’administration avait délibérément choisi de ne pas procéder aux études d’impact environnemental imposées par la loi fédérale, la NEPA (National Environmental Policy Act), avant tout grand projet. Les recours judiciaires se sont multipliés. Un juge fédéral du Maryland a bloqué toute activité sur l’entrepôt de Hagerstown, pourtant acheté pour environ 100 millions de dollars. Dans le New Jersey et le Michigan, ICE a dû promettre aux tribunaux de ne rien entreprendre avant d’avoir mené les études qu’elle avait initialement refusé de réaliser. Le Département de la Justice lui-même a alerté ICE que cette stratégie du fait accompli la rendait juridiquement vulnérable.
À cela s’est ajoutée la résistance locale y compris dans des zones à majorité républicaine. Des élus conservateurs ont écrit à Washington pour réclamer que leurs communautés soient épargnées, inquiets des nuisances sur les réseaux d’eau, sur l’économie locale, sur la circulation. Même la base politique de Trump ne voulait pas de ces structures dans ses arrière-cours. C’est le fameux phénomène NIMBY (Not In My Back Yard).
Si le gâchis est colossal, c’est aussi la dimension financière des transactions qui suscite les questions les plus sérieuses. Plusieurs entrepôts achetés par ICE l’ont été bien au-dessus de leur valeur marchande, des bâtiments qui stagnaient sur le marché depuis des années et qui se sont soudainement vendus à des prix records, payés par le contribuable américain.
L’entrepôt de Hamburg, en Pennsylvanie, acquis pour 87,4 millions de dollars, avait été acheté par la société vendeuse seulement en septembre 2024 pour 57,5 millions. En moins de dix-huit mois, les propriétaires avaient engrangé un bénéfice de près de 30 millions de dollars, sans que le bâtiment ait subi la moindre transformation. L’entrepôt de Roxbury, dans le New Jersey, a été vendu à l’État pour 129 millions, soit presque le double de sa valeur estimée, dans une transaction impliquant une division de Goldman Sachs liée aux Kushner.
L’inspecteur général du Département de la Sécurité intérieure a ouvert une enquête sur ces achats. Plusieurs lecteurs font remarquer que certains de ces bâtiments ont changé de propriétaire juste avant leur vente au gouvernement, dans des opérations potentiellement préméditées, via des sociétés-écrans.
Le Département de la Sécurité intérieure continue d’affirmer, dans un communiqué, qu’ICE est « singulièrement focalisé sur l’élimination des pires criminels illégaux ». Un mensonge que les faits démentent à répétition. Les données disponibles montrent que la grande majorité des personnes arrêtées n’ont aucun casier judiciaire, ou seulement des infractions mineures comme le non respect du code de la route.
L’administration prétend vouloir poursuivre la conversion de quatre sites : à Social Circle en Géorgie (prévu pour accueillir jusqu’à 10 000 détenus), à Socorro au Texas, et deux sites en Pennsylvanie. Mais l’un d’eux, à Hagerstown dans le Maryland, reste bloqué par ordonnance judiciaire. Et des informations font état de liens entre le vendeur du site géorgien et le crime organisé russe, une piste que l’inspecteur général devra creuser.
En parallèle, ICE annonce vouloir racheter des centres de rétention directement aux opérateurs privés, ce qui représente un retour à un modèle que l’administration avait voulu dépasser, et dont l’un des avantages, pour elle, est précisément qu’il dilue les responsabilités en cas de maltraitance ou de conditions indignes.
Un milliard de dollars dépensés. Sept entrepôts à brader probablement en dessous du prix d’achat. Des communautés locales traumatisées. Des procédures judiciaires en cascade. Des études d’impact jamais réalisées. Des bâtiments techniquement impropres à accueillir des êtres humains. Et au bout du compte, une politique d’immigration qui n’a pas atteint ses objectifs : l’administration visait 100 000 places de rétention, elle en a plafonné à 70 000, loin du million de déportations annuelles promis par Tom Homan.
Ce n’est pas seulement de l’incompétence. C’est, comme l’écrit un commentateur de Californie citant les transactions immobilières, la forme la plus banale et la plus audacieuse de la corruption trumpienne : *« Acheter cher à des amis, vendre à perte au contribuable, recommencer. » Une formule qui fait penser à celle bien connue : privatiser les bénéfices, socialiser les pertes.