Pam Bondi a été avocate pour les affaires privées de Donald Trump. Elle est devenue ministre de la justice. Il en est de même pour Todd Blanche. Il a remplacé Pam Bondi.
En 2013, alors que le bureau de Pam Bondi, alors attorney general de l’état de Floride, envisageait de participer à une enquête sur les pratiques de Trump University, un comité soutenant sa réélection reçut 25 000 dollars de la fondation de Donald Trump. Pam Bondi avait personnellement sollicité cette contribution. Quelques jours plus tard, son bureau renonça à poursuivre l’affaire. L’épisode suscita des accusations de corruption ou de « pay-to-play », mais une enquête ultérieure ne conclut pas à l’existence d’un échange de nature corruptrice. La contribution, en revanche, constituait une violation des règles fiscales applicables à la fondation Trump, qui fut sanctionnée par l’IRS (le fisc américain).
Concernant Todd Blanche, il s’agissait de récompenser quelqu’un pour sa loyauté plus que pour son efficacité. Todd Blanche a été le principal avocat de Donald Trump dans le procès pénal Stormy Daniels devant la cour de Manhattan. Résultat, Donald Trump a été reconnu coupable des 34 chefs d’accusation de falsification de documents commerciaux, le 30 mai 2024. Il a ensuite été condamné à une « unconditional discharge », c’est-à-dire sans peine de prison, amende ou probation. Todd Blanche a continué à contester la condamnation en appel.
Ce rappel pour expliquer pourquoi le fonctionnement actuel du DoJ ressemble plus à celui d’un cabinet d’avocat de Donald Trump, accessoirement président des États-Unis, qu’a celui d’un véritable ministère de la Justice. Des avocats personnels qui deviennent responsables du ministère. Mais on est habitué à ce mode de fonctionnement. Au ministère des Affaires étrangères, Donald Trump n’a-t-il pas placé deux proches – son ami Steve Witcoff et son gendre Jared Kushner – comme négociateurs principaux dans des affaires majeures.
Le Department of Justice américain connaît depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche un bouleversement sans précédent récent de ses effectifs et de sa culture professionnelle. Entre le début de 2025 et le 31 janvier 2026, plus de 3 400 avocats ont quitté le DOJ sur un effectif de 13 000, soit plus d’un quart. Dans le même temps, quelque 770 avocats ont rejoint le département. Le nombre total d’avocats était ainsi inférieur de 20 % à celui de la fin de 2024. Au total, le DOJ a perdu plus de 8 500 agents en 2025, soit la plus forte baisse enregistrée depuis au moins une décennie.
Cette hémorragie ne résulte pas seulement de réductions d’effectifs. Des procureurs et des avocats de carrière ont été licenciés ou sont partis après avoir travaillé sur des dossiers devenus indésirables pour la nouvelle administration. Dans les premières semaines du second mandat de Trump, des procureurs ayant participé aux poursuites contre les émeutiers du 6 janvier ont notamment été renvoyés. Plusieurs centaines d’avocats ont également quitté la Civil Rights Division après la nomination à sa tête de Harmeet Dhillon, alliée de Trump. La démission, en février, de Danielle Sassoon, alors responsable par intérim du bureau du procureur fédéral du Southern District of New York, est particulièrement révélatrice : elle est intervenue après que l’administration a demandé l’abandon des poursuites pour corruption visant Eric Adams, alors maire de New York.
Le renouvellement du personnel ne s’est toutefois pas effectué au hasard. L’administration a ouvertement cherché à recruter des avocats favorables à Donald Trump et à son programme. Chad Mizelle, alors chef de cabinet du DOJ, appelait ainsi sur X les avocats « qui soutiennent le président Trump et son agenda anti-crime » à se porter candidats. Harmeet Dhillon a elle-même encouragé les jeunes juristes conservateurs à rejoindre le DOJ. Le département a par ailleurs supprimé l’exigence selon laquelle les procureurs devaient disposer d’au moins une année d’expérience professionnelle.
Le contraste entre les profils est significatif. Les avocats qui sont partis avaient en moyenne plus de treize ans d’expérience dans l’administration fédérale ; les nouveaux venus un peu plus de deux ans. Le phénomène ne traduit donc pas simplement un renouvellement générationnel : il correspond à une perte importante de l’expérience accumulée au sein de l’appareil judiciaire fédéral. Mais on ne le sait que trop, pour faire partie de l’administration Trump, pas besoin d’expérience, seulement de loyauté et de fidélité au chef.
Cette transformation intervient alors même que la charge de travail du DOJ augmente. En 2025, le nombre de nouvelles poursuites a dépassé 85 000, en hausse de 5,5 % sur un an, dont plus de la moitié concernaient l’immigration. Parallèlement, le gouvernement fédéral devait défendre près de 800 procédures judiciaires contestant les politiques de l’administration Trump. En clair, le département doit donc accomplir plus de missions avec moins de juristes expérimentés.
Parallèlement, la nature des poursuites a changé. Les poursuites pour criminalité en col blanc ont atteint leur niveau le plus bas depuis au moins quatre décennies, tandis que l’immigration est devenue le principal domaine d’intervention pénale. Dans le même temps, le DOJ a engagé des procédures visant plusieurs personnes perçues comme des adversaires de Donald Trump, parmi lesquelles la procureure générale de New York Letitia James, le président de la Federal Reserve Jay Powell et l’ancien directeur du FBI James Comey.
Parallèlement à cette hémorragie des avocats opérationnels, Donald Trump s’est attaché à placer des responsables qui lui sont dévoués et acquis a ses caprices à tous les points stratégiques de chaîne. Une stratégie qui va bien au-delà du système du Spoil System et représente bien le fonctionnement d’un régime autoritaire.
Cette évolution soulève une question institutionnelle fondamentale. Certes, le DOJ est placé sous l’autorité de l’Attorney General qui est nommé par le président, mais sa mission n’est pas de servir les intérêts personnels du président : son client est juridiquement les États-Unis. L’ancien juge fédéral John Jones estime que l’exode des professionnels du département menace précisément cette tradition de professionnalisme et de crédibilité devant les tribunaux. Il juge particulièrement préoccupante la proximité désormais observée entre la Maison-Blanche et le DOJ et estime que jamais, dans l’histoire récente, l’interface entre le président et le département n’avait été aussi étroite.
Au-delà d’une disparition formelle de l’indépendance du DOJ, le risque est aussi celui d’une transformation progressive de sa culture professionnelle. Une administration présidentielle dispose légitimement du pouvoir de définir les priorités du ministère. Mais lorsque des procureurs de carrière quittent le département parce qu’ils refusent certaines orientations, que ceux qui restent sont invités à défendre prioritairement l’agenda présidentiel et que le recrutement recherche explicitement des juristes qui soutiennent le président, la frontière entre politique pénale de l’exécutif et instrumentalisation de la justice devient beaucoup plus difficile à maintenir.
