Décidément, Donald Trump semble avoir des problèmes avec les ponts. On se souvient de la réponse du pape François lors d’une conférence de presse lors du retour d’un voyage au Mexique en février 2016 : ‘A person who only thinks of building walls, and not building bridges, is not Christian.’
Dans la même réponse, il ajouta qu’il ne voulait pas dire aux catholiques américains pour qui voter, mais que si Donald Trump avait réellement tenu les propos qui lui étaient rapportés sur l’immigration et le mur frontalier, alors « cet homme n’est pas chrétien ».
Le problème ici n’est pas vraiment idéologique, mais plutôt lié à la corruption qui enveloppe les actions de l’administration actuelle.
Petit retour en arrière
Tout commence en 2004, lorsque les autorités américaines et canadiennes imaginent un nouveau franchissement du détroit de Detroit sous le nom de Detroit River International Crossing (DRIC). Les études techniques bouclées en 2007, le projet reçoit son feu vert l’année suivante. À l’époque, on parle d’une ouverture dès 2016.
Mais la machine se grippe rapidement côté américain. En décembre 2011, la commission du développement économique du Sénat du Michigan rejette purement et simplement le projet. Il faut attendre juin 2012 et un accord bilatéral inédit pour le ressusciter : le Canada accepte de prendre en charge l’intégralité du financement : construction du pont, acquisitions foncières au Michigan et bretelles de raccordement à l’Interstate 75. En avril 2013, l’administration Obama délivre le permis présidentiel indispensable au lancement des travaux.
En juillet 2014, les deux pays créent l’Autorité du pont Windsor-Détroit (APWD) pour piloter l’opération. Les travaux débutent officiellement le 5 octobre 2018, pour un coût total estimé à 5,7 milliards de dollars canadiens. Le chantier prend du retard : l’ouverture initialement prévue pour 2024 est repoussée à début 2026.
C’est alors que surgit un nouvel obstacle, aussi inattendu que politique. Le 8 février 2026, à quelques semaines de l’inauguration, Donald Trump menace de bloquer la mise en service du pont, accusant le Canada d’avoir écarté les matériaux américains de la construction et réclamant une « compensation intégrale » pour les États-Unis. Ottawa dément fermement, rappelant que l’acier et le fer utilisés proviennent des deux pays.
En fait, la vraie raison n’est sans doute pas là. Dans un article publié en février (Bridge Owner Donated $1 Million to MAGA Group Before Trump Blasted Competitor), le New York Times donne quelques éléments dont la concordance dans le temps peut expliquer les raisons et les motivations à ce blocage.


Le propriétaire du pont Ambassadeur a versé 1 million de dollars à un super PAC pro-Trump moins d’un mois avant de rencontrer le secrétaire au Commerce Howard Lutnick pour faire du lobbying contre le pont Gordie Howe. Quelques heures après cette réunion du 9 février, Trump annonçait qu’il bloquerait l’ouverture du nouveau pont.
Matthew Moroun, magnat du transport routier de Detroit, a également mandaté le cabinet de lobbying de Brian Ballard, proche de Trump, pour défendre ses intérêts auprès de la Maison-Blanche et du Congrès. Évidemment, la Maison-Blanche et MAGA Inc. nient tout lien entre le don et la position présidentielle.
L’épisode s’inscrit dans la dégradation des relations américano-canadiennes : le Canada a répondu aux tarifs douaniers de Trump par des contre-tarifs et un boycott des spiritueux américains. Selon des sources proches du dossier, Trump aurait aussi voulu faire pression sur le Premier ministre Mark Carney, qui lui a rappelé que le pont a bien été construit avec de l’acier des deux pays.
Vingt ans après sa conception, le pont international Gordie-Howe reste donc suspendu entre génie civil et géopolitique.
Comme l’écrit Le journaliste Tony Keller dans le quotidien canadien The Globe and Mail : “Donald Trump can’t open the Strait of Hormuz, so instead he’s blocking the Strait of Detroit”
