Aller au contenu Skip to footer

L’accélérateur du déclin Donald Trump et la fin du siècle américain

Il y a des slogans qui prétendent restaurer l’histoire — et d’autres qui l’achèvent. « Make America Great Again » appartient à cette seconde catégorie : une incantation nostalgique devenue, à l’épreuve des faits, le fossoyeur de la puissance américaine et l’accélérateur documenté de son déclin. Car loin de restaurer une grandeur mythifiée, Donald Trump aura surtout précipité les États-Unis dans une crise systémique dont les effets, désormais chiffrés et irréversibles pour beaucoup, dépassent largement ses mandats.

Le « siècle américain » ne commence pas en 1776, mais au seuil de la Seconde Guerre mondiale. L’expression naît comme un acte de foi et presque comme un manifeste impérial. Elle apparaît sous la plume de Henry Luce, fondateur du groupe Time Inc., dans un article publié en février 1941 dans le magazine Life, intitulé The American Century. Le contexte est crucial : les États-Unis ne sont pas encore entrés dans le conflit, mais l’ordre international vacille sous les coups de l’Allemagne nazie et du Japon impérial. Henry Luce y affirme que les États-Unis doivent diffuser leurs valeurs — liberté individuelle, capitalisme, démocratie — et structurer un ordre mondial stable sous leur leadership. Ce qui frappe rétrospectivement, c’est le caractère performatif de cette vision. Loin d’être une prophétie hasardeuse, elle devient une feuille de route implicite pour les élites américaines d’après-guerre.

À la sortie de la guerre, les États-Unis représentent près de la moitié du PIB mondial, disposent (pour une courte période) du monopole nucléaire et structurent un ordre international entièrement nouveau. Ils organisent le système monétaire international avec les accords de Bretton Woods, fondent le FMI et la Banque mondiale, mettent en œuvre le Plan Marshall pour reconstruire l’Europe occidentale, créent l’ONU et bâtissent un réseau d’alliances — au premier rang desquelles l’OTAN. Ce moment n’est pas seulement une domination matérielle : c’est une hégémonie économique, culturelle, scientifique et morale. Hollywood, la Silicon Valley, les universités d’élite, le dollar, le Coca Cola, et McDonald : tout concourt à faire des États-Unis une puissance d’attraction autant que de coercition.

À partir des années 2000, l’expression cesse d’être descriptive pour devenir problématique. Après les attentats du 11 septembre 2001, les guerres enlisées en Irak et en Afghanistan, puis la crise financière de 2008, de nombreux analystes parlent de « fin du siècle américain ». Certains, comme le journaliste Fareed Zakaria dans The Post-American World, préfèrent évoquer non pas un effondrement, mais une dilution : le monde devient multipolaire, sans que les États-Unis disparaissent pour autant. Ce n’est pas tant les Etats-Unis qui déclient que les autres puissances qui décollent. La fin du siècle américain n’a pas de date officielle. Elle pourrait s’étirer entre la chute de l’Union soviétique en 1991 — qui semble consacrer une hyperpuissance — et les désillusions du XXIe siècle. Mais si le déclin était engagé, il pouvait être considérer comme réversible. Jusqu’à l’irruption de Donald Trump.

En 2016 puis en 2024, Trump se fait élire sur une promesse simple : restaurer la puissance américaine, protéger l’industrie, réaffirmer la souveraineté, mettre fin aux « mauvaises guerres », rétablir la crédibilité internationale. Or, presque chaque pilier de cette promesse s’est retourné contre son objectif déclaré.

La politique commerciale de Donald Trump n’a jamais été stratégique ; elle a été impulsive. Droits de douane imposés puis retirés, menaces suivies de revirements spectaculaires, guerres commerciales mal calibrées : l’incertitude est devenue la norme. Le « Liberation Day » du 2 avril 2025 a inauguré cette période de chaos tarifaire, provoquant des turbulences financières mondiales et une perte de confiance immédiate dans la prévisibilité américaine. Les alliés historiques — Europe, Canada, Japon, Corée du Sud, Australie — ne sont plus des partenaires, mais des adversaires traités avec une hostilité inédite. Résultat : fragmentation des chaînes de valeur, contournement croissant des États-Unis, accélération des accords commerciaux conclus hors de la sphère américaine. Dans ce vide stratégique, la Chine avance ses pions, sans se presser.

La puissance américaine reposait sur un réseau d’alliances sans équivalent dans l’histoire moderne. Trump l’a traité comme un fardeau comptable. La remise en cause répétée de l’OTAN, les tensions ostensibles avec l’Union européenne, les humiliations publiques infligées à des partenaires clés ont fait évaporer cette ressource immatérielle mais irremplaçable qu’est la confiance. Un sondage Politico publié en avril 2026 l’illustre sans ambiguïté : seuls 12 % des habitants de six grandes démocraties européennes (Pologne, Espagne, Belgique, France, Allemagne, Italie) considèrent encore les États-Unis comme un allié proche, tandis que 36 % les perçoivent désormais comme une menace — une proportion supérieure aux 29 % qui voient la Chine sous ce prisme. Même les monarchies du Golfe, longtemps arrimées à la protection américaine, diversifient leurs alliances et regardent désormais vers Pékin et Moscou, ayant fait la douloureuse expérience que la garantie de sécurité américaine n’était qu’une assurance de pacotille.

Se lançant dans une confrontation avec l’Iran sans objectifs clairs, Donald Trump illustre une constante de sa politique étrangère : la confusion entre posture et stratégie. Ni guerre assumée, ni désescalade maîtrisée, seulement une succession de gestes contradictoires qui érodent la crédibilité américaine. Malgré une supériorité militaire écrasante, Washington n’est toujours pas parvenu à faire plier Téhéran ; il a surtout réussi à opérer un transfert de pouvoir des mollahs vers les Gardiens de la révolution — sans que la région y gagne la moindre stabilité.

Sur le plan budgétaire et monétaire, le bilan est tout aussi alarmant. Sous Donald Trump, la dette fédérale a explosé, franchissant des seuils historiquement critiques sans contrepartie structurelle. Plus grave encore : la politisation du dollar et l’usage agressif des sanctions ont accéléré un phénomène longtemps latent — la dédollarisation. Des puissances émergentes cherchent désormais activement à commercer hors du système dominé par le billet vert. Ce qui relevait d’un privilège exorbitant devient un levier fragilisé. Et Donald Trump veut un nouveau président de la FED pour baisser les taux d’intérêt comme il le souhaite, ce qui érodera un peu plus la crédibilité monétaire des Etats-Unis.  En 1971, alors qu’il était secrétaire au Trésor sous Richard Nixon, John Connally avait lancé cette phrase mémorable aux ministres des Finances européens : « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème. » Ça pourrait bien devenir ; c’est notre monnaie et notre problème.

L’Amérique n’était pas seulement crainte ; elle était admirée — dans une relation complexe, mêlée d’ambivalence, mais réelle. Pendant des décennies, elle demeurait la première destination mondiale pour quiconque souhaitait s’exiler vers de meilleurs horizons, contribuant à ce que le politologue William Galston qualifie de « réputation d’excellence scientifique et intellectuelle sans équivalent ». Cette attraction s’est érodée sous les coups répétés de l’administration Trump : démantèlement partiel d’USAID et de Voice of America, attaques contre les médias, rejet des normes internationales. Le modèle n’attire plus ; il inquiète. Les universités américaines, qui accueillaient l’élite intellectuelle mondiale, voient leurs budgets amputés et leurs chercheurs étrangers s’exiler vers d’autres cieux plus cléments. Et la politique radicale d’immigration pourrait notamment affecter le dynamisme de la Silicon Valley où il est estimé que les deux-tiers des employés sont nés à l’étranger (foreign-born). La Silicon Valley qui fonctionne comme un hub mondial d’attraction des talents pourrait bien devenir un repoussoir.

Donald Trump promettait le retour des usines. Il a surtout produit des effets d’annonce. Sans politique industrielle cohérente, sans investissement massif dans les infrastructures ni stratégie éducative de long terme, la réindustrialisation reste un slogan. En matière énergétique, le retour massif aux énergies fossiles et le démantèlement des engagements climatiques ont conduit les États-Unis à abandonner un leadership potentiel dans les technologies vertes. La Chine, pendant ce temps, consolide ses positions avec une efficacité redoutable : elle est en passe d’atteindre 1 400 GW d’énergie solaire, contre 350 GW pour les États-Unis ; elle prévoit d’ajouter 212 GW solaires et 51 GW éoliens supplémentaires, là où Washington peinera à dépasser 100 GW combinés. Sur l’éolien offshore, l’écart est vertigineux : 42,7 GW installés pour Pékin, contre moins de 1 GW pour Washington.

Les dommages sur le terrain sanitaire et scientifique sont, eux, d’une gravité qui dépasse les catégories politiques habituelles. Une étude publiée dans The Lancet a estimé que les coupes dans le financement d’USAID entraîneraient, en 2025 seulement, près de 1,8 million de décès supplémentaires à l’échelle mondiale — dont 690 000 enfants de moins de cinq ans. Sur la période allant jusqu’à 2030, le bilan projeté dépasse 14 millions de morts. Parallèlement, l’EPA cherchait à démanteler ou affaiblir plus de 30 réglementations majeures sur la pollution de l’air et de l’eau, mettant en péril des mesures estimées capables de sauver plus de 30 000 vies par an.

À l’intérieur, le bilan est tout aussi corrosif. Donald Trump a banalisé le conflit d’intérêts, développé des pratiques de corruption institutionnalisée et érigé le mensonge en méthode de gouvernement. Sa famille a bâti un empire à base de cryptomonnaies er de promotions immobilières nourri par des intérêts étrangers et des opérateurs soumis à la régulation américaine, tandis que des donateurs reconnus coupables bénéficiaient de grâces présidentielles. Selon un rapport des démocrates de la Commission judiciaire de la Chambre publié en juin 2025, ces grâces ont privé des victimes d’arnaques d’au moins 1,3 milliard de dollars de réparations judiciaires. L’État de droit, pilier historique de la stabilité américaine, ne s’effondre pas dans un fracas : il se délite, lentement mais sûrement.

Au-delà des politiques spécifiques, c’est peut-être dans le registre des normes que l’héritage de Donald Trump sera le plus durable. La démocratie américaine a tenu pendant deux siècles non seulement grâce à ses institutions formelles, mais aussi parce que les deux partis et leurs présidents respectaient un ensemble de règles non écrites. Donald Trump a démontré qu’il était possible de les violer massivement et impunément. La leçon enseignée aux politiciens de toutes obédiences est simple et dévastatrice : les normes peuvent être brisées, ouvertement et répétitivement, sans en payer le prix tant les contre-pouvoirs ne sont pas aussi présents qu’on ne le pensait. Pour paraphraser la déclaration de Staline à la conférence de Postdam « Le Pape, combien de divisions ? », la Cour Suprême, combien de blindés et de missiles ?  

La destruction de l’appareil d’État est une autre blessure profonde. Plus de 200 000 fonctionnaires ont déjà quitté plus ou moins forcés l’administration fédérale, avec 100 000 départs supplémentaires attendus avant la fin de l’année. Les questions à l’embauche demandent désormais aux candidats d’exposer leurs décrets présidentiels préférés ou si le président avait gagné les élections de 2020 — loyalty tests transparents qui transforme la fonction publique en instrument de fidélité personnelle plutôt que de compétence. L’expertise prend une vie entière à se constituer et une nuit à se détruire : qui guidera la politique si le Département d’État et le Pentagone ont perdu leurs spécialistes de la Corée du Nord, du Pakistan ou de l’Iran ?

Donald Trump n’a pas apaisé l’Amérique : il a augmenté sa fracturation avec méthode. La polarisation atteint des niveaux inédits. La défiance envers les institutions, les médias et la science explose. Les universités sont attaquées, les budgets scientifiques comprimés, le savoir lui-même devient suspect. Michael Bailey, politologue à Georgetown, le dit sans ambages : Trump est « de loin le pire président de l’histoire américaine », dont « la corruption et les dommages causés aux institutions et à la réputation à long terme des États-Unis dépassent tout ce qu’on avait pu voir auparavant ». Une grande puissance peut survivre à des revers extérieurs. Elle résiste moins bien à une guerre civile froide menée contre ses propres fondements.

Et face à cette désagrégation, une puissance patiente, méthodique et stratège — la Chine — récolte les morceaux de ce désordre général. Là où Washington se retire, Pékin avance. Là où les États-Unis brisent leurs alliances, la Chine consolide les siennes. La confrontation géopolitique du siècle ne se jouera pas sur un champ de bataille, mais dans les laboratoires, les réseaux d’énergie, les couloirs des organisations multilatérales et les capitales d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine que Washington a cessé de courtiser.

Le paradoxe est brutal : en prétendant restaurer la grandeur américaine, Donald Trump en aura accéléré la fin. Non par un effondrement spectaculaire, mais par une érosion cumulative et assumée — perte d’alliés, perte de crédibilité, perte d’attractivité, perte de cohérence institutionnelle, perte de vies humaines par millions. Le siècle américain ne s’achève pas dans un fracas. Il se dissout dans l’improvisation, nourrie du mensonge et validée par une base électorale abreuvée des récits de Fox News. Comme l’écrit Donald Kettl, professeur émérite à l’Université du Maryland, Trump mérite une place dans le Top 5 des présidents les plus « conséquents » de l’histoire américaine — aux côtés de Washington, Lincoln, Roosevelt et Johnson. À ceci près, précise-t-il, que « les conséquences de Trump ont consisté à défaire activement ce que les quatre autres avaient construit ».

Il reste une réussite à mettre au crédit de Trump : il a transformé la géopolitique mondiale en un gigantesque feuilleton télévisé The Global Apprentice dont il est l’acteur central. Va-t-il relever les tariffs ? Maduro sera-t-il kidnappé ? La civilisation iranienne sera-t-elle anéantie ? Le Groenland sera-t-il annexé ? L’OTAN sera-t-elle effacée ? D’ailleurs, en regardant LCI ou BFM TV, on se demande parfois si l’on n’est pas sur une sorte de CNN mondialisée. Le monde entier attend la suite du programme. Mais derrière le spectacle, les morts se comptent, les alliances se défont et l’ordre que les États-Unis ont mis quatre-vingts ans à bâtir se lézarde. Donald Trump aura été cela : un démolisseur de génie, incapable de construire quoi que ce soit en remplacement.

Recevez les derniers articles directement dans votre boîte mail !

Un Jour en Amérique © 2026. Tous droits réservés. 
Consentement des cookies