Peut-on imaginer plus odieux et abject. Pendant que certains risquent leur vie pour cette guerre dont les objectifs n’ont pas été explicités, d’autres se remplissent les poches en pariant sur la probabilité de la date de son déclenchement.
Quelques heures avant les frappes aériennes menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, une série de paris massifs enregistrés sur la plateforme de marchés prédictifs Polymarket a suscité de vives interrogations. Selon plusieurs analyses indépendantes, des comptes anonymes auraient engrangé près d’un million de dollars en anticipant avec une précision troublante le déclenchement de l’opération militaire. Ici le mot troublant est synonyme de délit d’initiés.
La société d’analyse on-chain Bubblemaps a identifié six portefeuilles ayant parié sur le contrat « US strikes Iran by February 28, 2026? » quelques heures seulement avant l’attaque. La plupart de ces comptes avaient été créés et alimentés moins de vingt-quatre heures avant le début de l’attaque américaine. Ensemble, ils ont généré près d’un million de dollars de bénéfices nets, certains multipliant leur mise par quatre, voire davantage. Le cas le plus spectaculaire concerne un portefeuille ayant transformé environ 60 000 dollars en près de 500 000 dollars de gains.
Dans le même temps, d’autres traders ont subi des pertes massives. Un investisseur qui avait accumulé près de deux millions de dollars en pariant contre une frappe américaine a vu sa position basculer brutalement, enregistrant une perte quotidienne de 6,5 millions de dollars après l’annonce officielle de l’opération.
Les données compilées par le New York Times révèlent une hausse soudaine et inhabituelle des paris importants la veille de l’attaque. Plus de 150 comptes ont placé des mises d’au moins 1 000 dollars sur l’hypothèse d’une frappe imminente, pour un total d’environ 855 000 dollars en quelques heures. Au moins seize comptes auraient chacun dégagé plus de 100 000 dollars de profit. Cette concentration d’achats sur des contrats à échéance immédiate, alors même que les probabilités implicites restaient relativement faibles (entre 7 % et 26 %), nourrit les soupçons d’un possible accès à une information privilégiée.
Ces événements relancent un débat ancien sur les marchés prédictifs liés aux questions géopolitiques. La Commodity Futures Trading Commission (CFTC) interdit en principe aux plateformes régulées aux États-Unis de proposer des marchés directement liés à la guerre. Polymarket, qui limite officiellement l’accès aux utilisateurs américains, a néanmoins permis la cotation de ces contrats sur sa plateforme internationale. Son fondateur, Shayne Coplan, a déjà défendu l’idée que la présence d’acteurs « mieux informés » pouvait contribuer à une meilleure découverte des prix, tout en soulignant la nécessité de respecter l’éthique des échanges.
Les critiques politiques se sont multipliées. Le sénateur démocrate Chris Murphy a estimé que la situation pourrait aller « au-delà du délit d’initié », évoquant le risque que des décideurs publics aient pu détenir un intérêt financier dans l’issue d’une opération militaire. Aucune preuve à ce stade n’étaye toutefois ces accusations à ce stade.
Les soupçons d’initiés ne constituent pas un cas isolé. Des épisodes comparables ont déjà entouré des marchés liés à des opérations militaires au Venezuela ou en Israël. Par ailleurs, la plateforme concurrente Kalshi a pris ses distances avec ces pratiques, rappelant appliquer des règles proches de celles du NYSE ou du Nasdaq en matière de délits d’initié et refuser les marchés directement liés à la guerre.
Au-delà des gains et des pertes spectaculaires, l’affaire pose une question plus large : peut-on transformer l’anticipation d’un conflit armé en produit financier sans fragiliser l’intégrité démocratique et la sécurité nationale ? Les défenseurs des marchés prédictifs invoquent leur capacité à agréger l’information et à produire des prévisions plus fines que les sondages ou les analyses d’experts. Leurs détracteurs y voient un terrain propice aux manipulations, voire un risque moral majeur lorsque des décisions de guerre deviennent des actifs spéculatifs.
À mesure que les volumes échangés sur ces contrats géopolitiques atteignent des centaines de millions de dollars, la frontière entre intelligence collective et spéculation sensible apparaît plus fragile que jamais.
Les marchés prédictifs — plateformes permettant de parier sur l’issue d’événements futurs — connaissent aux États-Unis une trajectoire sinueuse, entre innovation financière, expérimentation académique et affrontements réglementaires.
Le concept moderne émerge dans les années 1980-1990 dans le monde universitaire, avec l’idée que des acteurs misant leur propre argent agrègent l’information plus efficacement que des sondages. L’initiative la plus emblématique est l’Iowa Electronic Markets, lancé en 1988 par l’Université de l’Iowa pour tester la capacité des marchés à prévoir les élections. Son succès relatif — souvent plus précis que certains sondages — nourrit l’intérêt académique.
Dans les années 2000, l’idée se diffuse dans la Silicon Valley et les milieux libertariens. Mais une première tentative publique d’ampleur, le “Policy Analysis Market” soutenu par le Pentagone en 2003, est abandonnée après un tollé politique lié à la possibilité de parier sur des attentats.
La décennie 2010 voit l’essor de plateformes commerciales. La plus influente est sans doute PredictIt, lancée en 2014 avec une autorisation limitée de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC). PredictIt permet à des particuliers américains de parier sur des événements politiques, mais sous plafond de mise et dans un cadre expérimental.
En parallèle, l’écosystème crypto ouvre une nouvelle ère. Des plateformes fonctionnant sur blockchain, hors du périmètre bancaire classique, apparaissent. La plus médiatisée est Polymarket, fondée en 2020. Elle attire rapidement des volumes massifs, notamment sur les élections américaines et les crises géopolitiques. Son modèle décentralisé et l’usage de stablecoins lui permettent d’opérer en marge du système financier traditionnel, tout en s’exposant à des tensions avec la CFTC, qui sanctionne la société en 2022 et limite son accès aux résidents américains.
À partir de 2023-2025, une nouvelle génération d’acteurs cherche à se conformer pleinement au droit américain. Kalshi devient la première plateforme de marchés prédictifs régulée par la CFTC en tant que bourse de contrats événementiels. Elle propose des marchés sur l’inflation, la météo ou certaines statistiques économiques, tout en évitant officiellement les contrats directement liés à la guerre ou à des événements jugés sensibles.
Ce mouvement traduit une évolution : les marchés prédictifs ne sont plus seulement perçus comme des curiosités universitaires ou des outils crypto-libertariens, mais comme des instruments financiers potentiellement intégrés au système régulé. De grandes institutions financières et des investisseurs de la tech s’y intéressent, y voyant un outil de couverture (hedging) ou un indicateur avancé de risque politique.
Le développement rapide de ces plateformes soulève des questions éthiques et politiques. Peut-on autoriser des paris sur des élections, des décisions de justice ou des conflits armés sans créer d’incitations perverses ? Le risque de délits d’initié, de manipulation de marché ou d’influence stratégique est régulièrement pointé du doigt.