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Midterms J-16 : des élections sous le signe de l’argent

À trois semaines des élections de mi-mandat, un chiffre résume l’état de la démocratie américaine : 276 millions de dollars. C’est la somme qu’Elon Musk a discrètement versée à des groupes républicains depuis le début du mois de juillet, d’après des chiffres que ses propres représentants ont communiqués au New York Times avant la date limite de dépôt des déclarations fédérales. Sur l’ensemble du cycle 2025-2026, il approche les 366 millions de dons aux comités fédéraux, contre environ 290 millions en 2024 dans le cadre de l’élection présidentiellelle. L’homme le plus riche du monde est, de très loin, le premier donateur connu de ce scrutin.

Sans compter les versements qui n’ont pas à être déclarés. Elon Musk a aussi versé, lors des deux cycles électoraux, des dons à sept chiffres par l’intermédiaire de structures qui n’ont pas à révéler l’identité de leurs donateurs. Le montant réel est donc supérieur à ce que la loi oblige à dire.

Le détail de la facture est instructif. Musk a donné 158 millions de dollars au Senate Leadership Fund (SLF), le super PAC chargé de défendre la majorité républicaine au Sénat. D’après le New York Times, c’est l’un des plus gros dons de l’histoire politique américaine, et davantage que ce que le grand rival démocrate, Senate Majority PAC, a levé auprès de tous ses donateurs sur le même trimestre. Un homme pèse donc plus lourd que l’ensemble des contributeurs d’un camp.

S’y ajoutent plus de 76 millions à America PAC, le super PAC qu’il a fondé en 2024 et qui a déployé près de 3 000 démarcheurs payés dans le pays (environ 6,5 millions de portes frappées à ce jour). L’un d’eux a raconté au New York Times être rémunéré entre 1,50 et 3 dollars la porte, sous la chaleur du Texas. Puis 20 millions au Congressional Leadership Fund, 10 millions à Lone Star Liberty PAC (au service de Ken Paxton au Texas), 10 millions à l’Association des gouverneurs républicains et 2 millions à celle des procureurs généraux républicains.

(Source : OpenSecrets)

Tout cela est parfaitement légal, et c’est bien là le scandale. Le 21 janvier 2010, dans l’affaire Citizens United v. Federal Election Commission, la Cour suprême a jugé, par cinq voix contre quatre, que les dépenses politiques « indépendantes » des entreprises et des syndicats relevaient de la liberté d’expression garantie par le Premier Amendement et ne pouvaient donc pas être plafonnées. Le raisonnement de la majorité reposait sur un pari : l’argent dépensé sans coordination avec les candidats ne pouvait, ni ne semblait, les corrompre.

Quelques mois plus tard, une décision d’une cour d’appel fédérale, SpeechNow.org v. FEC, tirait la conséquence logique : si ces dépenses sont indépendantes, on peut les financer sans limite. Les super PACs étaient nés, et avec eux la possibilité de verser des fortunes à des structures qui inondent les ondes. Les organisations dites « à but non lucratif », qui n’ont pas à publier la liste de leurs donateurs, ont fait le reste : c’est le dark money. Sans parler des cryptomonnaies qui, par défiition, ne sont pas traçables.

Rien n’illustre mieux la mécanique que la course sénatoriale du Texas. Ken Paxton, procureur général de l’État, empêtré dans les scandales, a battu le sénateur sortant John Cornyn aux primaires républicaines après que Donald Trump l’a soutenu. Résultat : un État que les républicains ne considéraient pas comme un champ de bataille est devenu compétitif, et la course la plus chère du pays.

Un nouveau PAC affilié au Senate Leadership Fun (SLF), le Super PAC qui soutient les candidats républcains au Sénat, a dépensé selon le magazine Axios 131 millions de dollars en 17 jours pour Paxton. Le candidat démocrate James Talarico a réservé environ 35 millions de publicité pour les deux derniers mois, et risque d’être dépassé à raison de près de cinq contre un. Le calendrier est éloquent : le SLF a lancé fin août une campagne de 149 millions en faveur de Paxton, financé par Elon Musk.  

Elon Musk, résident d’Austin, a d’immenses intérêts économiques au Texas, et Paxton a ouvert des enquêtes visant ses adversaires comme l’organisation Media Matters. On ne prétendra pas ici que les uns ont payé pour les autres. On constatera simplement que le système est conçu pour que la question se pose.

Ailleurs, l’arithmétique est tout aussi vertigineuse. D’après une analyse d’Axios des données d’AdImpact, les dépenses publicitaires des deux partis dans le Maine représentent l’équivalent de 167 dollars par habitant en âge de voter. Dans l’Ohio, le SLF a engagé près de 100 millions pour battre Sherrod Brown. Plus un État est petit, plus chaque électeur vaut cher.

Il ne s’agit pas de croire que chaque dollar est un pot-de-vin. C’est précisément le génie du système, depuis 2010, d’avoir rendu légale la structure de l’échange : nul besoin de valise de billets quand un don à sept ou neuf chiffres, un exemption douanière et un contrat public s’inscrivent dans le même paysage. Dans ce contexte, la liste des bénéficiaires, elle, interpelle.

L’empire industriel d’Elon Musk dépend en grande partie de la commande publique. Selon Robert Reich, ancien Secretaire au Travail de Bill Clinton, SpaceX aurait ainsi quintuplé le tarif de connexion au système Starlink facturé au Pentagone, de 5 000 à 25 000 dollars par terminal, pour ceux intégrés aux drones « kamikazes » LUCAS déployés dans la guerre contre l’Iran. Après avoir investi un quart de milliard de dollars dans la campagne de 2024, Tesla a obtenu une exemption de droits de douane sur l’électronique. Et Pete Hegseth vient de le nommer à Project Meridian, un groupe chargé de réfléchir à l’avenir de l’armée américaine. Le plus gros donateur de la nation siège, désormais, dans le cercle qui prépare sa défense.

Du côté des fils Trump, le résultat est tout aussi probant. Des sociétés d’investissement adossées à Donald Trump Jr. et Eric Trump ont accumulé des milliards de dollars de contrats du Pentagone et d’options sur des contrats futurs, d’après les registres officiels de l’État. Des élus démocrates réclament que l’inspecteur général du Pentagone examine ces accords. Si aucune illégalité n’est, pour l’instant, établie, la proximité entre la famille du commandant en chef et les marchés d’une armée en guerre devrait suffire à déclencher un scandale dans n’importe quelle démocratie.

Après un don d’un million de dollars lors l’investiture de Trump, Tim Cook a vu Apple échapper aux droits de douane sur les smartphones, les tablettes, les ordinateurs et les semi-conducteurs. Reyes Holdings, un embouteilleur dont les propriétaires ont versé des millions aux républicains, a décroché une exemption sur la matière première des bouteilles plastiques. Les entreprises et dirigeants de la tech (sans compter Musk) ont versé plus de 300 millions de dollars à la réélection de Trump et à MAGA Inc. D’après une analyse de CNBC sur les données de la Commission électorale fédérale (FEC), 14 des 20 plus grands groupes de mégadonateurs issus de l’IA, des cryptomonnaies et des paris en ligne soutiennent presque exclusivement les républicains.

La démocratie qui repose sur le principe une personne, une voix est largement remis en question. Un électeur dispose d’un bulletin. Un donateur peut disposer de 158 millions de dollars de bulletins publicitaires. Dans une élection serrée, quand les deux camps se disputent quelques milliers de voix indécises, l’écart de financement de cinq contre un n’est pas un détail : c’est un avantage structurel sur ce que les électeurs voient, entendent, et croient.

Les dépenses ne servent pas qu’à informer : elles servent à déformer. Le New York Times relève que le courrier de America PAC déforme et caricature les positions de candidats démocrates, qualifiés de socialistes, de socialistes ou de marxistes alors qu’ils ne s’en réclament pas. Dans l’Ohio, une publicité du SLF accuse Sherrod Brown de « pousser » des opérations de changement de sexe sur des mineurs en mettant en scène une femme qui a été opérée adulte, au Texas, sans aucun lien avec l’Ohio, où ces opérations sont interdites pour les mineurs, rapporte l’Ohio Capital Journal.

Pire, mi-octobre 2026, une rumeur s’est répandue en ligne, affirmant que James Talarico, candidat démocrate au Sénat au Texas, avait été soigné dans un établissement psychiatrique de l’Ohio. Elle est apparue après que le candidat a disparu de la campagne pendant près de dix jours. Deux influenceurs conservateurs, Nick Sortor et Rhein Amacher, l’ont lancée en s’appuyant sur l’enregistrement d’un appel où une prétendue employée du Lindner Center of Hope disait qu’il venait de sortir de l’établissement.

L’affirmation était fausse : le Lindner Center of Hope a écrit sur X que Talarico n’avait jamais été soigné chez lui, et celui-ci a répondu qu’il n’avait jamais mis les pieds dans l’Ohio. Il a expliqué à la presse qu’il était resté chez lui, malade, avec la grippe, et avait indiqué dès le 30 septembre, lors d’un événement en visioconférence, qu’un médecin de Dallas lui avait diagnostiqué la grippe. Le calendrier ne tient pas non plus : l’appel enregistré évoquait une sortie « ce soir-là », alors que Talarico est apparu en public à cette période.

Rhein Amacher aurait admis ne pas avoir vérifié l’information après coup, précisant qu’il se considère comme un militant politique et non comme un journaliste.

L’administration en place a affaibli ou neutralisé les institutions qui devraient surveiller ce système : la fonction publique indépendante, les inspecteurs généraux, le Bureau d’éthique du gouvernement, et jusqu’à la FEC elle-même.

En attendant, les Américains voteront début novembre dans un pays où en paraphrasant Abraham Lincoln, « le gouvernement des milliardaires, par les milliardaires, pour les milliardaires »..

Sources : New York Times (Theodore Schleifer, 12 octobre 2026), Axios, Robert Reich, Heather Cox Richardson, Politico, Ohio Capital Journal.  

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