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L’ombre de 2008 plane sur 2023

Même si elle ne devrait pas pourrait-on ajouter (Espérons-le). On se souvient des déclarations Christine Lagarde, ministre de l’économie, qui affirmait en 2007 sans sourciller que la crise des subprimes était un phénomène purement américain et qu’il était tout à fait impossible qu’il traverse l’Atlantique avec des déclarations rétrospectivement étonnantes.

5 novembre 2007 sur Europe 1
« La crise de l’immobilier et la crise financière ne semblent pas avoir d’effet sur l’économie réelle américaine. Il n’y a pas de raisons de penser qu’on aura un effet sur l’économie réelle française »

18 décembre 2007, sur France-Inter

« Nous aurons certainement des effets collatéraux, à mon sens mesurés. [Il est] largement excessif de conclure que nous sommes à la veille d’une grande crise économique »

Aujourd’hui, Paul Krugman nous explique dans une tribune publiée par le New York Times (Silicon Valley Bank Isn’t Lehman) : « If there is one thing almost all observers of the economic scene have agreed about, it is that the issues facing the U.S. economy in 2023 are very different from those it faced in its last crisis, in 2008 ». Mais la raison n’est pas la qualité la mieux partagée du monde.

Cet accident de parcours, qui ne devrait pas devenir systémique (c’est le mot à la mode, appliqué à toutes les sauces et qui ne porte pas toujours chance, cf la réforme des retraites dont la dimension systémique était sans doute beaucoup trop ambitieuse et que ses promoteurs ont dû rebaptiser en paramétrique), était-il prévisible ?

Non aux dires du patron de la banque elle-même. « I am happy 2022 is over and we are ‘optimistic’ looking ahead ». C’est ce que Greg Becker, CEO de SVB déclarait il n’y a pas trois ans, il n’y a pas deux ans mais il y a un mois. On connait la suite. Soit il mentait, soit il croyait à ce qu’il racontait. Dans le premier cas – où l’on peut avoir des soupçons puisqu’il a effectué des retraits significatifs dans les semaines qui ont précédé le crash, il est donc à classer dans la catégorie des délinquants en col blanc. Dans le second, on ne peut que se poser des questions sur ces compétences. Peut-être appartient-il aux deux ?

Silicon Valley Bank (SVB) est une banque américaine basée à Santa Clara créée en 1983. Elle emploie (yait ?) 6 500 salariés en 2023 et est spécialisée dans l’écosystème des startups de la Silicon Valley en finançant le capital-risque. Autrement dit, elle avait tous ses œufs dans le panier de la tech.

Le 8 mars 2023, l’action de Silicon Valley Bank connait un krach boursier perdant 60 % de sa valeur. Cette chute fait suite à la vente par la banque de 21 milliards de dollars en bons du Trésor américain et en obligations, vente ayant induit une moins-value de 1,8 milliard de dollars, le tout pour dégager des liquidités. En parallèle, Silicon Valley Bank annonce une augmentation de capital de 2,2 milliards de dollars, ainsi qu’avoir souscrit à un crédit de 15 milliards de dollars. Le 10 mars, les autorités américaines décident de la fermeture administrative de l’établissement. Le lendemain, l’action SVB est suspendue. La California Department of Financial Protection and Innovation en a pris le contrôle formel de la Silicon Valley Bank, après l’avoir déclarée insolvable.

La Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) a pris ensuite le relais de l’agence californienne, autorisant uniquement le retrait de 250 000 dollars par épargnant ou investisseur, montant correspondant au seuil de garantie légale aux États-Unis. Mais de nombreux clients, notamment des entreprises de la Silicon Valley ont beaucoup plus. Rocket Lab USA a 38 M$, Roku 500 M$. Ce qui ne sera pas sans poser des problèmes de financement à de nombreuses startups de la région, ne serait-ce que pour payer les salaires. Un des clients, le gestionnaire de cryptomonnaie Circle, avait même 3 milliards de dépôts.

C’est le phénomène très traditionnel du bank run où les clients se précipitent pour effectuer des retraits. C’est ce qui s’est passé vendredi 10 mars dès l’ouverture. Le plus souvent en vain. Parmi les artisans de cette panique, il faut mentionner Peter Thiel, l’investisseur libertarien de la Silicon Valley qui a fait sa fortune en investissant notamment dans Paypal, qui a conseillé aux clients de SVB d’aller retirer leurs fonds.

Pour l’heure, l’effet de propagation est relativement circonscrit avec un seul autre cas de faillite, Signature Bank basée à New York. Toutefois, ces faillites ont assez largement secoué le système bancaire et certains établissements ont carrément plongé. C’est le cas de First Republic Bank dont l’action a chuté de 70 %. Mais beaucoup d’autres établissements régionaux ont vu leur action plonger : Zions Bancorp (Utah) 20 %, Comerica 30 %, East West Bancorp 30 % et Regions Financial (Birmingham, Alabama) 10 %. Les banques nationales ont été affectées dans des proportions nettement inférieures : Citicorp et Wells Fargo (4%), Bank of America (3%), JP Morgan Chase (1%). L’indice KBW bank qui synthétise l’activité des 24 plus grandes banques américains reporte une baisse de 10 %.

Entre 2008 et 2015, plus de 500 établissements bancaires ont fait faillite. La majorité était des banques locales ou régionales. Elles ont été absorbées par des banques plus importantes qui ont, au passage, repris leurs dettes. La faillite de la SVB est la plus importante depuis celle de Lehman Brothers le 15 septembre 2008. SVB était devenue la 16e banque américaine avec un montant d’actifs légèrement supérieure à 210 milliards de dollars. A titre de comparaison, les trois premiers banques américaines – JP Morgan Chase, Bank of America et Citibank – représentent 7 400 milliards de dollars d’actifs. Au-delà du de la taille, ces banques ont des actifs beaucoup plus diversifiés.

Dans une intervention télévisée, Joe Biden a déclaré que « the banking system is safe after Silicon Valley Bank shutdown » et « Today, thanks to the quick action by my administration over the past few days, Americans can have confidence that the banking system is safe. Your deposits will be there when you need them. »

On ne demande qu’à le croire. Pour l’heure, cette idée de crise maîtrisée empêchant la propagation à l’ensemble du système bancaire et ensuite à l’économie tout entière est assez largement partagée mais les jours qui viennent permettront de la vérifier. Joe Biden a également avalisé la décision que l’ensemble des déposants de SVB et Signature Bank serait remboursés en totalité. Pas seulement, les startups mais aussi les grandes entreprises, les investisseurs en cryptomonnaie et les entreprises de capital risque qui ont déclenché le bank run. Cela dans le but d’éviter tout phénomène de contagion et de propagation à l’ensemble du système bancaire. Pour autant, les mesures prises ne sont pas un « bail out » dans la mesure où la garantie des dépôts s’effectue à partir d’un fond assurantiel financé par les banques elle-même.

Dans le séquencement de ce nouvel épisode viendra inévitablement l’heure des responsabilités. Dans un éditorial publié par le New York Times, Elizabeth Warren, sénateur du Massachusetts, n’y va pas par quatre chemins. Dans un éditorial du New York Times (Silicon Valley Bank Is Gone. We Know Who Is Responsible), elle pointe sur ceux qui ont œuvré à minimiser, voire annuler, les réglementations votées par le Congrès après la crise de 2008.

Pour mieux comprendre, iIl faut remonter un peu plus loin dans le temps. C’est pendant le second mandat de Bill Clinton qu’a été voté la loi Financial Services Modernization Act, dit Gramm-Leach-Bliley Act, juste à temps pour permettre la fusion constitutive de Citigroup. Cette loi abrogeait le fameux Glass-Steagall Act datant de 1933, votée au début de la présidence de Franklin Roosevelt, qui faisait suite à la crise de 1929 et instaurait les trois mesures suivantes :

1. l’incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement ;

2. le système fédéral d’assurance des dépôts bancaires ;

3. le plafonnement des taux d’intérêt sur les dépôts bancaires.

Puis la crise de 2008 est arrivée. Le Congrès a alors réfléchi à remettre un peu de régulation pour stabiliser le système bancaire. C’est ainsi qu’a été votée la loi signée le 21 juillet 2010 par Barack Obama dont les objectifs sont : « Une loi pour promouvoir la stabilité financière des États-Unis en améliorant l’accountability (la responsabilisation) et la transparence dans le système financier, pour mettre fin au too big to fail, pour protéger le contribuable américain en mettant fin aux sauvetages financiers (ending bailouts), pour protéger le consommateur des pratiques de services financiers abusifs, et pour d’autres objectifs. »

C’est alors que Donald Trump s’est installé dans le Bureau Ovale et ses mesures phares : réduction des impôts et des réglementations. En 2018, explique la sénatrice du Massachusetts, les lobbystes ont poussé pour soustraire les banques régionales de l’application de cette loi. La nouvelle loi (S.2155, aka the Economic Growth, Regulatory Relief and Consumer Protection Act), poussée par le sénateur de l’Idaho républicain Mike Crapo visait à reclasser le standard « too big to fail » en exemptant de la réglementation les banques aux actifs inférieurs à 250 milliards de dollars. SVB est en-dessous de ce seuil. Parmi les lobbyistes très actifs rappelle Elizabeth Warren, il y avait un certain Greg Becker.

Du côté des républicains MAGA, il y a deux responsables : La wokitude et Joe Biden. Ron DeSantis, le gouverneur de Floride qui n’est pas en reste dans ce combat a expliqué : « I mean, this bank, they’re so concerned with DEI and politics and all kinds of stuff, (….) I think that really diverted from them focusing on their core mission. » (Ron DeSantis blames Silicon Valley Bank’s collapse on DEI). Un économiste de l’ère Trump a déclaré sur Fox News : « SVB is what happens when you push a leftist/woke ideology and have that take precedent over common sense business practices » (Republicans Blame Silicon Valley Bank Failure on ‘Wokeness’ Buying too many Treasury bonds is extremely woke, obviously). L’investisseur Andy Kessler est allé un peu plus loin dans l’analyse expliquant : « Was there regulatory failure? Perhaps. SVB was regulated like a bank but looked more like a money-market fund. Then there’s this: In its proxy statement, SVB notes that besides 91% of their board being independent and 45% women, they also have “1 Black,” “1 LGBTQ+” and “2 Veterans.” I’m not saying 12 white men would have avoided this mess, but the company may have been distracted by diversity demands ». Le magazine American Spectator signe un article dans la même veine : Silicon Valley Bank Got Woke, Went Broke, Corporate responsibility, huh?

Pour d’autres, c’est à cause de l’inflation qui a poussé SVB à prendre de mauvaises décisions qui ont été fatales en raison de la hausse des taux d’intérêt. Or c’est Joe Biden qui est responsable de l’inflation. Donc Joe Biden est responsable de la faillite de SVB. CQFD.

Entre temps, Greg Becker a bénéficié d’une compensation d’un montant de 9,9 millions de dollars au titre de l’année 2022 incluant un bonus de 1,5 million pour doper la profitabilité de la banque. De son côté, Joseph DePaolo, le CEO de Signature Bank, a lui été gratifié de 8,6 millions de dollars.

https://twitter.com/Machiavelli_8/status/1634558931539247105

Where are the regulators ? demande Tucker Carlson.

Etonnant cette habitude qu’on les républicains MAGA et autres libertariens de répéter en permanence d’alléger les réglementations pour demander ensuite où ils sont lorsque les accidents interviennent.

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