Après Opération Nuuk, publiée le 9 janvier 2025, avant même que Donald Trump n’entre dans le Bureau ovale, voici une autre fiction sur la « conquête » du Groenland par les Américains.
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Pendant des décennies, le Groenland avait été cet espace blanc sur les cartes géopolitiques : immense, stratégique, mais relégué aux marges de l’actualité internationale. Une terre de glace, de bases scientifiques et de traités discrets. Les Américains y avaient même installé une base militaire. Jusqu’au jour où Washington décida que la patience n’était plus une option.
Tout avait pourtant commencé de manière presque banale. Un communiqué laconique de la Maison-Blanche, évoquant la « nécessité de sécuriser les intérêts stratégiques américains dans l’Arctique ». Puis des fuites savamment organisées : terres rares, routes maritimes ouvertes par le réchauffement climatique – pourtant qualifié de “hoax“ par son occupant, rivalités avec la Chine et la Russie. Le Groenland n’était plus un territoire autonome rattaché au Danemark : il devenait, dans le discours trumpien, un « actif géopolitique sous-exploité ». Et puis, avec ses 60 000 habitants et une armée de 300 hommes, la Terre verte conquise en 985 par l’explorateur Viking Erik Le Rouge (ça ne s’invente pas !) ne pouvait pas faire grand-chose.
Katie Miller, l’épouse du même Miller, artisan de la politique féroce de lutte contre l’immigration, avait publié un tweet qui ne laissait aucune ambiguïté sur les intentions de l’équipe en place.
Lorsque Donald Trump déclara publiquement que « les États-Unis ne pouvaient exclure aucune option », l’Europe comprit que la provocation dépassait le stade de la rhétorique. Copenhague protesta, Bruxelles s’alarma, Paris et Berlin exigèrent des clarifications. Elles ne vinrent jamais.
À la place, des mouvements inhabituels furent détectés. Des bâtiments de l’US Navy remontant l’Atlantique Nord. Des avions de reconnaissance multipliant les survols. Officiellement, il s’agissait d’exercices. Officieusement, chacun savait que la démonstration de force était un message. L’exemple du Venezuela où les États-Unis avaient déployé une Invincible Armada était tout frais dans les mémoires.
Pour la première fois depuis des décennies, l’Union européenne réagit autrement que par des communiqués. À la demande du Danemark, une force multinationale fut déployée au Groenland : contingents du NORDEFCO, l’alliance créée en 2009 et réunissant les cinq pays nordique, français, allemands, appuyés par des moyens de surveillance européens. Un signal clair : le territoire groenlandais n’était pas négociable par la force.
La tension monta brutalement.
Dans la nuit polaire, un incident éclata près d’une installation portuaire stratégique. Les versions divergent encore. Tir de sommation mal interprété, drone abattu, riposte disproportionnée. Toujours est-il que les premières balles furent tirées. Et que, cette fois, il y eut des morts.
Trois soldats européens. Deux militaires américains. Des chiffres froids, mais un choc immense. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des forces armées américaines avaient affronté directement des troupes européennes sur un théâtre d’opérations occidental.
L’effet fut immédiat. En Europe, les images firent le tour des chaînes d’information : cercueils drapés, visages fermés de chefs d’État, colère explosive dans les rues de Copenhague, Paris, Berlin. Les mots « agression » et « rupture historique » s’imposèrent dans le débat public. Les Européens ne voulaient pas croire que les États-Unis n’étaient plus leur allié. La preuve en était faite ce jour-là.
Mais la surprise vint surtout des États-Unis.
Là aussi, l’opinion se fractura. Des vétérans dénoncèrent une guerre absurde contre des alliés. Les éditorialistes, même parmi les plus conservateurs, parlèrent de « folie stratégique ». Même au sein du Parti républicain, des sénateurs prirent leurs distances, rappelant que l’OTAN n’était pas censée devenir un champ de bataille interne. Seuls quelques élus comme Lindsay Graham et Ted Cruz soutenaient sans limites leur président. Ils avaient peur qu’il ne les invite plus à jouer au golf avec lui.
L’onde de choc atteignit New York.
Réunie en urgence, l’Assemblée générale des Nations unies adopta la résolution Résolution A/RES/80/137, adoptée par l’Assemblée générale le 22 mars 2026 condamnant « fermement et sans équivoque » l’usage de la force contre le Groenland (voir ci-dessous). Le texte, soutenu par une large majorité d’États, évoquait une violation grave du droit international et appelait à un retrait immédiat des forces américaines engagées.
L’isolement diplomatique de Washington devint manifeste. Même des alliés traditionnels prirent leurs distances. La Chine et la Russie, silencieuses, mais attentives, laissèrent l’Occident se débattre dans une crise qu’il s’était infligée à lui-même. D’ailleurs, depuis les actions ouvertement inamicales de l’administration Trump à l’égard de l’Union européenne, la notion de l’Occident existait-elle toujours ?
Aux États-Unis d’abord, la contestation sortit des écrans pour gagner l’espace public. À Washington, New York, Chicago, des rassemblements improvisés réunirent anciens combattants, étudiants, élus locaux et simples citoyens, brandissant des pancartes où revenait une même question : “Why are we fighting our allies?” Les grandes organisations de vétérans, habituellement prudentes, exprimèrent publiquement leur malaise, dénonçant une opération militaire dépourvue de justification stratégique claire. Le slogan “Not our war” s’imposa dans les manifestations, rappelant à l’Exécutif que le consensus patriotique ne se décrète pas.
Le Congrès, pourtant largement docile et soumis, se montra inhabituellement rétif. À la Chambre des représentants comme au Sénat, des élus des deux partis exigèrent des explications formelles sur le fondement juridique de l’opération. Des commissions furent saisies, des auditions programmées, et plusieurs sénateurs républicains — soucieux autant de leur réélection que de l’image internationale du pays — prirent publiquement leurs distances. La question des pouvoirs de guerre du président, longtemps théorique, retrouva soudain une actualité brûlante. La Maison-Blanche comprit que le soutien législatif, déjà fragilisé notamment par l’affaire Epstein, risquait de se fissurer durablement.
Les marchés financiers, eux, ne tardèrent pas à traduire l’inquiétude en chiffres. Et leur attitude grégaire se développement superbement. La volatilité s’accrut brutalement sur les places américaines et européennes, tandis que le dollar subissait une pression inhabituelle. Les valeurs liées à l’énergie et aux matières premières arctiques flambèrent, signe d’une anticipation de désordre durable. De grandes entreprises multinationales firent discrètement savoir à l’administration que l’ouverture d’un front avec les alliés européens pesait lourdement sur les chaînes d’approvisionnement, les investissements et la confiance. Pour un président qui avait fait de la performance économique un marqueur central de son pouvoir, le signal était clair. Et les élections de midterms pointaient à l’horizon.
Sous la pression combinée de la rue, du Congrès, des marchés et de la scène internationale, Donald Trump dut reculer.
C’est dans ce contexte de contestation intérieure, de fronde institutionnelle, de nervosité économique et de désaveu international que Donald Trump annonça la suspension des opérations militaires. Le recul fut présenté comme un « ajustement stratégique » destiné à “Make America Great Again”. Là, plus personne n’était dupe. Il sonnait comme un aveu : dans un monde interdépendant, la démonstration de force ne suffit plus lorsque la légitimité s’effondre sur tous les fronts à la fois.
Dans une allocution télévisée au ton inhabituellement grave, il annonça la « suspension immédiate de toute opération militaire au Groenland » et l’ouverture de « discussions diplomatiques avec les partenaires européens ». Le mot « erreur » ne fut jamais prononcé. Mais le retrait fut réel. L’opération Groenland était le pas de trop qui conduisit le 47e président à sa perte.
Le Groenland redevint ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un territoire protégé par le droit, non convoité par la force. L’Atlantique Nord retrouva son calme, sans effacer totalement les cicatrices.
Resta une certitude, lourde de conséquences : ce jour-là, l’Europe comprit – ce qu’elle aurait dû anticiper bien plus tôt – qu’elle ne pouvait plus se contenter d’être une alliance économique sous protection américaine. Et les États-Unis découvrirent, à leurs dépens, que même la première puissance mondiale ne pouvait plus imposer sa volonté contre ses propres alliés.
Le droit trouve ses limites dans l’intérêt des puissants. Mais ce dernier se heurte parfois à la contestation généralisée. Même illibérale, la démocratie peut faire encore jouer quelques ressorts.
Assemblée générale des Nations unies
Résolution A/RES/80/137
Adoptée par l’Assemblée générale le 22 mars 2026
L’Assemblée générale,
Rappelant les buts et principes énoncés dans la Charte des Nations unies, en particulier l’obligation pour tous les États membres de régler leurs différends internationaux par des moyens pacifiques,
Réaffirmant le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, y compris celle du Royaume du Danemark et du Groenland, territoire autonome placé sous sa responsabilité internationale,
Profondément préoccupée par les événements récents survenus au Groenland à la suite d’opérations militaires menées par les forces armées des États-Unis d’Amérique,
Déplorant les pertes en vies humaines et les blessés résultant de ces événements, y compris parmi les forces déployées par des États membres,
Soulignant que la région arctique doit demeurer une zone de coopération pacifique, de stabilité et de respect du droit international,
Rappelant que l’usage de la force dans les relations internationales ne saurait être justifié en dehors des cas prévus par la Charte des Nations unies,Prenant note des appels émanant de la communauté internationale en faveur d’une désescalade immédiate et d’un règlement diplomatique de la situation,
1. Déplore vivement le recours à la force militaire au Groenland et toute action susceptible de porter atteinte à la paix et à la sécurité internationales ;
2. Demande la cessation immédiate de toute opération militaire sur le territoire du Groenland et le respect strict de son statut juridique international ;
3. Appelle tous les États concernés à faire preuve de retenue maximale et à s’abstenir de toute action ou déclaration susceptible d’aggraver les tensions ;
4. Encourage l’ouverture de consultations diplomatiques entre les parties concernées, avec l’appui du Secrétaire général, afin de parvenir à un règlement pacifique et durable de la situation ;
5. Réaffirme que toute tentative de modification du statut d’un territoire par la force est contraire aux principes du droit international ;
6. Demande au Secrétaire général de lui présenter, à sa prochaine session, un rapport sur l’évolution de la situation au Groenland ;
7. Décide de demeurer saisie de la question.