Dans un entretien avec Jean-Jacques Bourdin, Dominique de Villepin revient sur son discours à l’ONU. Plus de vingt ans après, sa relecture éclaire l’actualité d’un jour cruel.
Dominique de Villepin, vraisemblable candidat à l’élection présidentielle, est aujourd’hui sous les radars des sondages. Mais il est très présent ces derniers temps dans les médias et sa parole offre une épaisseur et une tonalité qui devraient résonner de plus en plus.
Il revient sur l’un des moments les plus fameux de la diplomatie française : son discours du 14 février 2003 devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Il confirme à cette occasion ce que l’on savait : l’embarras de son homologue américain, Colin Powell. Selon lui, le secrétaire d’État savait ce que valaient les « preuves » qu’il avait lui-même exhibées devant ce même Conseil le 5 février, fioles, schémas de laboratoires mobiles et photos satellites à l’appui. Il a pourtant fait le sale travail que lui avait assigné son patron, George W. Bush. Colin Powell lui-même parlera plus tard d’une tache indélébile sur son parcours.
Février 2003 : un « non » qui a fait date
Il faut se replacer dans le contexte. Depuis la résolution 1441, adoptée à l’unanimité en novembre 2002, les inspecteurs de l’ONU, Hans Blix pour le désarmement chimique et biologique, Mohamed El Baradei pour le nucléaire, parcourent l’Irak. Ils ne trouvent rien. Washington, déjà convaincu, veut une seconde résolution qui autoriserait explicitement la force. Paris, appuyé par Berlin, Moscou et Pékin, estime que la voie des inspections n’est pas épuisée.
Dominique de Villepin ouvre son discours en rendant hommage aux deux inspecteurs et en réaffirmant que la France poursuit avec les autres membres du Conseil « l’objectif d’un désarmement effectif de l’Iraq », avec une « obligation de résultat ». Le point est capital : il ne plaide ni pour Saddam Hussein ni pour l’inertie. Il précise d’ailleurs que personne au Conseil n’éprouve « la moindre complaisance » à l’égard du régime irakien. Son propos est autre : « Il y a une alternative à la guerre », et la force ne peut être qu’un dernier recours, une fois épuisés les moyens pacifiques.
Il met aussi en garde contre l’illusion de la victoire facile. L’option de la guerre, dit-il en substance, peut sembler la plus rapide, mais après avoir gagné la guerre il faut construire la paix. Jamais la prophétie n’aura été aussi vite vérifiée quand on observe la déstabilisation que cela a entraînée dans la région.
Puis vient le passage qui a fait le tour du monde, celui où la France se pose en conscience historique : c’est « un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe », qui parle, un pays « qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie ». Et d’ajouter que, dans l’enceinte des Nations unies, « nous sommes les gardiens d’un idéal » et « d’une conscience ». Dominique de Villepin rappelle que la salle a applaudi à la fin de son discours, fait exceptionnel dans cette enceinte.
Le lendemain, des millions de manifestants défilent dans les rues de Rome, Madrid, Londres, Paris et New York. Mais ce discours a déclenché une vague anti-française aux États-Unis. Après le discours du 14 février, la presse populaire américaine s’enflamme. Le New York Post, notamment, fait de la France sa cible favorite, avec des titres moqueurs sur l’« axe des belettes » (« axis of weasel »). Une expression, issue d’un épisode des Simpson de 1995 et reprise par des éditorialistes conservateurs, fait florès : les Français seraient des « cheese-eating surrender monkeys », des singes mangeurs de fromage prompts à capituler. L’insulte rappelle 1940, et l’argument historique qui l’accompagne est connu : les Américains seraient morts en Normandie pour des Français ingrats.
Les animateurs de radio et de télévision conservateurs appellent au boycott. Des bouteilles de vin français sont vidées dans les caniveaux devant les caméras, des restaurateurs retirent des produits français de leur carte, et les importations de vins et de spiritueux français connaissent un net recul aux États-Unis. Le tourisme américain en France en pâtit aussi.
Le symbole le plus célèbre naît début mars : un restaurateur de Caroline du Nord rebaptise les « french fries » en « freedom fries ». Le 11 mars 2003, les cafétérias de la Chambre des représentants suivent, à l’initiative des élus républicains Bob Ney et Walter Jones, qui rebaptisent aussi les « french toast » en « freedom toast ».
Faut-il rappeler que quelques mois plus tôt les votes aux Congés avaient été massifs en faveur de la guerre. Au Sénat : 77 voix pour, 23 contre. Les républicains ont voté pour, à l’exception de Lincoln Chafee (Rhode Island). Chez les démocrates, 29 sénateurs ont voté pour et 21 contre. Jim Jeffords, sénateur indépendant du Vermont, a voté contre. Parmi les démocrates qui ont voté pour au Sénat figurent Hillary Clinton, John Kerry, John Edwards, Joe Biden, Harry Reid et Tom Daschle. Parmi ceux qui ont voté contre figurent Robert Byrd, Edward Kennedy, Russ Feingold, Dick Durbin, Barbara Boxer, Carl Levin, Paul Wellstone et Bob Graham. Barack Obama n’était pas encore sénateur : il s’est opposé à la guerre en tant que parlementaire de l’Illinois.
A la Chambre des représentants : 296 voix pour, 133 contre. C’était quelques jours plus tôt, le 10 octobre. Une majorité de républicains avait voté pour, et les démocrates se sont partagés (81 pour, 126 contre). Le texte a été promulgué par George W. Bush le 16 octobre 2002.
Le reste est connu. Les États-Unis passent outre et envahissent l’Irak en mars 2003, sans mandat de l’ONU, avec une « coalition de volontaires ». Le régime de Saddam Hussein s’effondre en quelques semaines. Mais les armes de destruction massive, elles, demeurent introuvables. Le rapport du groupe d’inspection américain, dirigé par Charles Duelfer, l’établira noir sur blanc en 2004. Les preuves invoquées reposaient sur des sources douteuses, à commencer par un informateur surnommé « Curveball », sur de prétendus achats d’uranium au Niger que l’AIEA avait pourtant démentis, et sur une lecture orientée du renseignement.
Ce n’était pas la première fois que Washington engageait une guerre sur une présentation contestable des faits. L’incident du golfe du Tonkin, en août 1964, avait servi de prétexte à l’escalade au Vietnam, et l’on sait aujourd’hui que le récit officiel de la seconde attaque était faux. En 2003, la mécanique est la même. Seule change l’échelle.
Les conséquences de la guerre d’Irak ont été à la mesure de la faute. L’armée irakienne dissoute, l’appareil d’État démantelé, un pays livré à l’insurrection et à la guerre confessionnelle : c’est dans ce terreau que prospérera l’État islamique. La guerre aura aussi, et c’est un paradoxe, renforcé l’Iran, grand bénéficiaire de la chute de son ennemi irakien.
Les formes changent, le fond reste
Quinze ans plus tard, le même acteur, sur un autre théâtre, adopte le même comportement. En juillet 2015, après douze années de crises et vingt mois de négociations, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, le JCPOA, est signé entre l’Iran et les grandes puissances. Il est perfectible, mais efficace : il plafonne l’enrichissement de l’uranium, réduit les stocks, ouvre les sites à l’inspection de l’AIEA. Il constitue, en un mot, ce que Dominique de Villepin appelait de ses vœux en 2003, un désarmement obtenu par la voie des inspections et de la négociation.
En mai 2018, Donald Trump en sort les États-Unis, de manière erratique et impulsive. Il le fait contre l’avis de ses alliés européens, contre celui de l’AIEA, qui constatait le respect par l’Iran de ses engagements, et sans aucune alternative crédible. On connaît la suite : un Iran libéré de ses contraintes qui reprend progressivement l’enrichissement. La suite devait arriver quelques années plus tard. En 2025, Trump bombarde le territoire iranien. En 2026, il lance ce qu’il présente comme une « opération spéciale », une guerre qui ne dit pas son nom. Le résultat est une nouvelle déstabilisation du Moyen-Orient et une crise énergétique de portée mondiale.
Entre 2003 et 2026, les justifications ont changé. L’idéologie néoconservatrice, avec sa croyance dans la démocratisation par les armes, a cédé la place à l’instinct personnel et à l’improvisation. Mais la séquence est identique : Washington décide seul de la nécessité de la force, écarte le multilatéralisme quand il le gêne, et laisse à d’autres le soin de gérer les conséquences. La démocratie a cédé la place à la force et l’idée des zones d’influence.
Rien de tout cela n’est entièrement nouveau. Les Européens le savent depuis longtemps. Suez en 1956 avait appris à la France et au Royaume-Uni les limites de la solidarité américaine, et c’est de cette leçon que le général de Gaulle avait tiré, en 1966, le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN : on ne confie pas sa sécurité à un allié dont les intérêts peuvent diverger des siens. Rumsfeld, l’autre Donald, en 2003, ironisait déjà sur la « vieille Europe », reléguant dans le passé les pays qui refusaient de suivre.
Donald Trump ne fait qu’enfoncer le clou. Son second mandat transforme en politique assumée ce qui n’était jusque-là qu’une tentation. L’OTAN, dont l’article 5 constituait depuis 1949 la pierre angulaire de la sécurité européenne, est traitée comme une prestation à facturer. Les alliances sont perçues comme un fardeau plutôt que comme un multiplicateur de puissance. Quant à la guerre en Ukraine, le soutien de plus en plus ouvert de Washington à la Russie rompt avec des décennies de solidarité occidentale face à l’agression. Faut-il en conclure que les États-Unis ne sont plus vraiment un partenaire fiable ?
Quelques jours après le discours prononcé par Domonique de Villepin, Patrick Tyler, correspondant du New York Times (THREATS AND RESPONSES: NEWS ANALYSIS; A New Power In the Streets) rappelle que les conseillers de George W. Bush le poussent à passer outre l’opinion mondiale assez largement opposée à cette guerre. Et comme l’affirmait John McCain, les Irakiens seraient plus heureux s’ils étaient libérés de ce régime dictatorial. Peut-être mais cela ne répond pas à la question posée par la France, l’Allemagne et les autres membres du Conseil de sécurité : « What is the urgent rationale for war now if there is a chance that continued inspections under military pressure might accomplish the disarmament of Iraq peacefully? ». La même question pourrait être transposée aujourd’hui à la situation iranienne.
En 2003, la position française avait été accueillie avec une condescendance parfois teintée de mépris, y compris dans une partie de la classe politique et médiatique hexagonale. L’histoire lui a donné raison, et c’est ce qui fait la force de ce discours : non pas qu’il ait empêché la guerre, mais qu’il ait dit, avant les faits, ce que les faits allaient établir.
La leçon vaut pour aujourd’hui. L’Europe ne peut plus bâtir sa sécurité sur l’espoir d’un retour à la normale outre-Atlantique. Elle doit penser à son autonomie stratégique, sans anti-américanisme de posture, mais avec la lucidité de ceux qui ont déjà vu le film. Que Dominique de Villepin soit candidat ou non, la question qu’il soulève demeure : que faire d’un allié qui n’écoute plus ?
Colin Powell sur Trump (il s’agit de Trump 1.0. Que dirait-il de Trump 2.0 ?)