Aller au contenu Skip to footer

SpaceX : l’IPO ou l’arnaque du siècle ?

Avec une valorisation proche de 1 800 milliards de dollars, l’entreprise signe la plus importante IPO de l’histoire. Malgré les interrogations liées à la complexité de son modèle, l’enthousiasme des investisseurs reste intact, le titre gagnant déjà plus de 20% par rapport à son prix d’introduction (source : zonebouse)

Pendant qu’Elon Musk attisait les émeutes de Belfast depuis son canapé, Wall Street se bousculait pour acheter une part de son empire. Le premier trillionnaire de l’histoire est peut-être né vendredi. Et vous avez peut-être payé pour ça.

L’introduction en bourse de SpaceX, à 135 dollars l’action pour une valorisation de 1 750 milliards de dollars, restera dans les annales. Pas nécessairement pour les raisons qu’Elon Musk escompte.

Les chiffres d’abord, ceux que Robert Reich, ancien secrétaire au Travail de Bill Clinton a retenu dans un article intitulé Musk’s Galactic Ripoff. SpaceX a généré 18,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025 — et affiché une perte opérationnelle de 4,2 milliards. Elon Musk propose donc ses actions à environ cent fois les revenus annuels de l’entreprise, pour une société qui perd de l’argent de façon chronique. Depuis sa création en 2002, SpaceX a déjà englouti 41 milliards de dollars. Morningstar, l’un des cabinets d’analyse les plus respectés de Wall Street, valorise l’action à 63 dollars — soit moins de la moitié du prix d’introduction.

Robert Reich pointe une autre anomalie, proprement stupéfiante : une large part de la valorisation de SpaceX repose sur un accord que Musk a négocié avec lui-même, entre SpaceX et xAI, sa startup d’intelligence artificielle. Il a fixé les valorisations, conclu la transaction et en a déterminé le prix, seul, sans véritable conseil d’administration pour le contredire.

Car voilà ce qu’il faut comprendre sur la future gouvernance de SpaceX cotée en bourse : les actionnaires ordinaires n’auront aucun pouvoir. Elon Musk détient des actions de catégorie B avec dix droits de vote chacune (Mark Zuckerberg avait eu la même approche). Son contrôle sur les votes est total. Le conseil d’administration est, selon le Financial Times, une pure pantomime. Pas de dividendes prévus. Pas de contrepouvoir.

Le prospectus d’introduction, que certains ont commencé à appeler les « Douze Commandements de Musk », est à cet égard révélateur : un document de 400 pages (voir ci-dessous) où la mission de SpaceX est décrite en termes proprement messianiques, « étendre la lumière de la conscience jusqu’aux étoiles », avec pour objectif ultime de faire de l’humanité une « civilisation de type II sur l’échelle de Kardashev ».  

Le mécanisme décrit par Robert Reich est peut-être le plus insidieux. Elon Musk a obtenu des principaux indices boursiers américains qu’ils modifient leurs règles pour intégrer SpaceX dès son entrée en bourse, sans le délai d’observation habituel. Le Nasdaq 100 a ainsi mis en place en mai 2026 une règle d’entrée accélérée pour les sociétés figurant parmi les 40 plus grandes capitalisations.

Résultat : des millions d’Américains qui n’ont pas acheté une seule action SpaceX se retrouveront automatiquement investis dans l’empire de Musk via leurs fonds de retraite ou leurs ETF (Exchange-Traded Fund)[i].. Et cette vague d’achats mécaniques captifs, non consentis gonflera artificiellement le cours de l’action, au moins à court terme.

Pendant ce temps, les insiders, Elon Musk et, selon certaines informations, des responsables de l’administration Trump, pourront céder leurs titres plus tôt que la norme. Ils encaisseront la montée. Les petits porteurs hériteront de la descente.

« Si ça ressemble à un schéma de Ponzi, c’est parce que ça en est un », conclut Robert Reich. Un Ponzi organizé avec la bienveillance de la SEC de Paul Atkins malgré les mises en garde répétées de la sénatrice Elizabeth Warren qui s’est fendue d’un long courrier dans lequel elle détaille tous les risques de cette entrée en bourse précipitée. Paul Krugman qualifie également cette IPO de Human Ponzi Scheme (Elon Musk, Human Ponzi Scheme).

De son côté, le média Axios, dans une analyse publiée la veille du lancement, pose la question que personne à Wall Street ne semble vouloir regarder en face : comment un PDG qui passe ses journées à amplifier la théorie du « Grand Remplacement », à inciter aux émeutes en Europe comme à Belfast début juin, où il a relayé les appels à manifester de l’extrémiste britannique Tommy Robinson, peut-il lever 1 750 milliards de dollars sans que les marchés bronchent ?

La réponse est simple, et vertigineuse : SpaceX est devenue une infrastructure critique. Ses satellites Starlink équipent les armées de plusieurs pays. Ses fusées sont le seul vecteur fiable vers la Station spatiale internationale. Le gouvernement américain lui a versé 3,9 milliards de dollars en 2025. Elon Musk et Washington ont créé une interdépendance si profonde qu’une rupture n’est plus envisageable, ce qui confère à Musk une immunité que n’a jamais connue aucun patron dans l’histoire du capitalisme moderne.

Dans un courrier (Text of Letter (PDF) à Paul Atkins, président de la SEC, la sénatrice Elizabeth Warren lui demandait de retarder cette introduction en bourse en soulevant trois risques majeurs pour les épargnants et la stabilité des marchés :

– Une valorisation déconnectée de la réalité : L’objectif de valorisation (jusqu’à 2 000 milliards de dollars) est jugé hautement spéculatif, basé sur une comptabilité opaque et disproportionnée par rapport aux revenus réels de l’entreprise.

– Une gouvernance abusive : La structure de l’actionnariat est conçue pour accorder les pleins pouvoirs à Elon Musk tout en privant les futurs actionnaires de leurs droits de regard et de recours juridiques (recours systématique à l’arbitrage privé).

– Le piège des investissements passifs : La modification des règles par certains grands indices boursiers pour y intégrer SpaceX à court terme va contraindre les fonds indiciels (passifs) à acheter massivement ces actions, exposant les comptes de retraite de millions d’Américains à un risque financier majeur au profit des initiés de l’entreprise.

L’IPO de SpaceX rendra probablement Elon Musk trillionnaire. Ce sera une première dans l’histoire de l’humanité : un individu pesant mille milliards de dollars. Le prospectus prévoit même des actions de performance conditionnées à une capitalisation boursière cible de 7 500 milliards de dollars et à l’établissement d’une colonie d’un million d’habitants sur Mars.

Pendant que ses ingénieurs calculent des trajectoires orbitales, son fondateur, lui, calcule autre chose : comment transformer l’épargne-retraite de millions d’Américains ordinaires en carburant pour son ascension personnelle, sans qu’ils aient leur mot à dire.

« Rien d’autre ne compte si la civilisation s’effondre », a répondu Elon Musk à ceux qui lui demandaient pourquoi il passait ses journées en guerre culturelle sur X plutôt que sur une plage.

La civilisation, peut-être. Mais les 401(k) de ses compatriotes, eux, sont déjà en orbite — et Musk tient seul les commandes du retour sur Terre.


Sources : Axios, « Elon Musk’s age of impunity » (juin 2026) ; Robert Reich, « Musk’s Galactic Ripoff », Substack (juin 2026)


[i] Un ETF (Exchange-Traded Fund) est un fonds d’investissement qui se comporte comme une action — on l’achète et le vend en bourse en temps réel — mais qui, à l’intérieur, contient un panier de titres.

Recevez les derniers articles directement dans votre boîte mail !

Un Jour en Amérique © 2026. Tous droits réservés. 
Consentement des cookies