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L’Europe doit se décomplexer face aux Etats-Unis

Les Etats-Unis innovent, la Chine fabrique et l’Europe réglemente. Le message est bien connu, résultat, l’Europe serait à la traîne sur le plan économique par rapport à ses concurrents américains et chinois. Mais est-ce si sûr ? D’abord, l’économie américaine est largement dopée par les entreprises de la tech, les GAFAM & Co.

Désormais, les dix plus grands capitalisations boursièrs sont américaines et toutes de la tech. A elle seule, l’économiste Nicolas Tarnaud rappelle que Nvidia pèse à elle seule 1,67 fois plus que le CAC 40

Mais l’Europe est-elle autant à la traine ? Une autre comparaison a circulé comparant les deux régions du monde sur plusieurs indicateurs, l’avantage n’est clairement pas aux Etats-Unis.

Dans un article récent intitulé ”Is Europe in Economic Decline?”, l’économiste Paul Krugman tempère, voire remet en cause cette idée selon laquelle l’Europe serait en déclin économique face aux États-Unis. Selon lui, cette vision, relayée aussi bien par certains responsables américains que par des observateurs européens, repose sur une lecture trompeuse des statistiques économiques et sur une forme de triomphalisme américain.

Paul Krugman reconnaît que le PIB par habitant européen reste inférieur à celui des États-Unis. Des pays comme la France ou l’Italie affichent même des niveaux comparables à certains États américains pauvres comme l’Alabama ou le Mississippi. Cependant, il estime que cette comparaison est profondément trompeuse. L’Europe ne présente pas les caractéristiques sociales habituellement associées à la pauvreté : l’espérance de vie y est plus élevée, les niveaux d’éducation sont meilleurs et les infrastructures sociales demeurent solides. Pour lui, la différence essentielle réside moins dans la richesse réelle que dans l’organisation de la société et la répartition du temps de travail.

L’auteur insiste en particulier sur le fait que la productivité européenne est proche de celle des États-Unis. L’écart de PIB par habitant provient surtout du nombre d’heures travaillées. Les Européens travaillent moins, prennent davantage de vacances et privilégient davantage le temps libre. Il s’agirait donc d’un choix de société plutôt que d’une incapacité économique. À l’inverse, les États américains pauvres souffrent avant tout d’une faible productivité structurelle. Ainsi, comparer la France à l’Alabama uniquement à partir du PIB par habitant reviendrait, selon Paul Krugman, à ignorer des différences fondamentales de modèle social et de qualité de vie.

Le prix Nobel d’économie critique ensuite le diagnostic alarmiste présenté par Mario Draghi dans son rapport sur la compétitivité européenne. L’ancien président de la Banque Centrale Européenne affirme que l’Europe a décroché des États-Unis en matière de croissance et d’innovation, notamment dans les technologies numériques. Paul Krugman admet que les États-Unis dominent aujourd’hui le secteur technologique mondial, mais il soutient que cette domination fausse les comparaisons de croissance. Une grande partie de la croissance américaine récente provient du secteur des technologies de l’information, fortement concentré dans des pôles comme la Silicon Valley. Or les bénéfices de ces innovations se diffusent largement dans le reste du monde par la baisse des prix et l’usage mondial des technologies numériques.

Selon lui, cette situation explique pourquoi les statistiques de croissance américaine semblent supérieures alors que les niveaux de vie relatifs entre l’Europe et les États-Unis ont peu évolué depuis vingt-cinq ans. Les Européens bénéficient eux aussi des progrès technologiques américains sans nécessairement produire eux-mêmes ces technologies. Paul Krugman compare cette situation à celle du Texas face à la Californie : la Californie concentre les géants technologiques et affiche une croissance plus forte, mais les gains technologiques profitent à l’ensemble du pays. Et il est vrai qu’en matière d’utilisation des technologies, les Européens – particulilers comme entreprises – ne sont pas en retard par rapport à leurs homologues américains.

L’auteur rejette donc l’image d’une Europe devenue un « musée » incapable d’innover. Il rappelle que l’Union européenne demeure l’une des trois grandes puissances économiques mondiales avec les États-Unis et la Chine. À ses yeux, le véritable problème européen n’est pas économique mais géopolitique. L’Europe dispose d’un immense poids économique mais agit souvent comme une puissance secondaire, dépendante des États-Unis pour sa sécurité et paralysée par ses divisions internes. L’Europe doit se penser comme une puissance ce à quoi elle se sentait résignée dans la mesure où elle s’abritait derrière le confortable parapluie européen.

Le constat qu’avait établi le Cigref [i] il y a un an était sans appel (La dépendance technologique aux softwares & cloud services américains : une estimation des conséquences économiques en Europe). 80% du total des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe est passé auprès d’entreprises américaines, ce qui représente un volume de 265 milliards d’euros.

Ces dépenses concernant exclusivement le périmètre des logiciels et services cloud à usage professionnel représentent aux USA environ 2 millions d’emplois directs, indirects et induits.

L’étude indiquait que si en 2035, 15% de ces dépenses étaient retenues au sein de l’économie européenne, cela entraînerait la création d’environ 500 000 emplois directs, indirects et induits au profit de celle-ci.

Paul Krugman souligne néanmoins certaines vulnérabilités, notamment la dépendance européenne vis-à-vis des technologies américaines et chinoises. Il évoque aussi les erreurs stratégiques de pays comme l’Allemagne, trop dépendante du gaz russe, ou les difficultés politiques françaises à mener certaines réformes. Mais il considère que ces faiblesses ne doivent pas masquer la réalité fondamentale : l’Europe reste riche, productive et technologiquement avancée.

En conclusion, Paul Krugman appelle les Européens à cesser d’intérioriser le discours américain sur leur prétendu déclin. Selon lui, l’Europe sous-estime sa propre puissance économique et politique. Dans un contexte de montée des autoritarismes et d’incertitude américaine, il estime même que l’Europe pourrait apparaître dans les années à venir comme la principale grande puissance démocratique stable du monde.


[i] Association des grandes entreprises et administrations publiques françaises, le Cigref se donne pour mission de développer leur capacité à intégrer et maîtriser le numérique.

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