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Springfield (Ohio), nouveau Minneapolis ?

« Nettoyage Ethnique en Ohio ? », c’est le titre de l’article que vient de publier l’historien Timothy Snyder (Ethnic Cleansing in Ohio?). Cet article fait écho à l’accusation lunaire que Donald Trump avait faite lors de son débat avec Kamala Harris selon laquelle : « à Springfield (Ohio), les Haïtiens mangeaient des chiens et des chats ». On ne savait pas trop si cette déclaration tenait de la bouffonnerie ou de la démence. D’ailleurs, il s’agissait peut-être des deux. Mais cela n’était peut-être pas une déclaration gratuite si l’on en juge d’après ce qui pourrait se passer dans cette ville moyenne de l’Ohio.

Selon l’article publié par le Springfiel News Sun en Une de son numéro du 1e février : “Thousands of Haitian immigrants in the Springfield region could lose their legal status to live and work in the U.S. after Tuesday, when Temporary Protected Status for Haitians is set to expire. Local leaders express concern about what this could mean for the community, as immigration enforcement surges in other cities have spurred violence. Our reporters talked to Haitian residents and business owners about their hopes and fears, with more coverage coming about what this means for the community and region”.

À Springfield, dans l’Ohio, une communauté entière vit sous la menace imminente d’une vaste opération de déportation visant des milliers de Haïtiens installés légalement grâce au statut de protection temporaire. Cette situation n’est pas née de faits objectifs, mais d’une construction politique et idéologique fondée sur des mensonges raciaux, amplifiés par des réseaux néonazis et portés au plus haut niveau de l’État.

Tout commence lorsque JD Vance transforme une demande administrative locale — liée au logement et aux écoles — en croisade identitaire. Il dépeint faussement Springfield comme une ville « submergée » par des immigrés haïtiens, malgré une amélioration économique manifeste. Cette mise en récit attire l’attention de groupes néonazis – notamment le groupe Blood Tribe –  qui investissent l’espace public et numérique en relayant et radicalisant ces accusations. Des rumeurs grotesques, notamment sur des Haïtiens prétendument violents ou mangeurs d’animaux domestiques, sont fabriquées, reprises, puis recyclées comme « preuves » par ceux-là mêmes qui les ont lancées.

Cette boucle de désinformation culmine lorsque Donald Trump, lors d’un débat présidentiel suivi par des dizaines de millions de personnes, reprend ces fables racistes pour justifier la promesse de « grandes déportations » (It rains cats and dogs).La fiction devient alors un argument politique, puis une base administrative. La violence symbolique se transforme en violence d’État : menaces, fermetures d’écoles, alertes à la bombe, intimidations, puis décisions bureaucratiques visant à retirer aux Haïtiens leur statut légal, malgré la situation catastrophique persistante en Haïti.

Les autorités locales et le gouverneur de l’Ohio tentent alors de rétablir les faits : les Haïtiens travaillent, contribuent à l’économie et participent au redressement de Springfield. Mais leurs voix pèsent peu face à la machine nationale de propagande. L’administration fédérale justifie désormais l’expulsion au nom d’un vague « intérêt national », sans fondement concret, sinon une hostilité raciale assumée.

Pour justifier cette non-reconduction de cette autorisation temporaire, le DHS explique que la situation en Haïti s’est significativement améliorée et que les citoyens peuvent y retourner sans être inquiétés : “This decision restores integrity in our immigration system and ensures that Temporary Protective Status is actually temporary,” said a DHS spokesperson.The environmental situation in Haiti has improved enough that it is safe for Haitian citizens to return home. We encourage these individuals to take advantage of the Department’s resources in returning to Haiti, which can be arranged through the CBP Home app. Haitian nationals may pursue lawful status through other immigration benefit requests, if eligible.”

De son côté, le gouverneur républicain de l’Ohio, Mike DeWine (Gov. DeWine says he’s gotten ‘mixed signals’ on ICE action in Ohio), qualifie cette décision d’ « erreur du gouvernement fédéral » contredisant l’affirmation du DHS : “The gangs are controlling a good part of (Haiti), it’s extremely violent, the economy is in shambles, the government does not function, the police are virtually worthless.” La protection liée au Temporary Protective Status s’achèvera mardi 3 février, laissant la voie libre aux forces de l’ICE d’intervenir. Interviewé par le quotidien de Cleveland (DeWine fears Springfield could be the new Minneapolis if ICE comes for Haitian refugees)sur la possibilité que Springfield devienne un nouveau Minneapolis, Mike DeWine a répondu sans détour : « oui ».

Dans son article, Timothy Snyder montre comment se met en place un mécanisme classique de purification ethnique : déshumanisation par le mensonge, création d’une réalité alternative, mobilisation de la peur, puis déploiement d’un appareil coercitif présenté comme une réponse nécessaire à un chaos inventé. Les enfants, les écoles, les lieux de travail deviennent des espaces de traumatisme programmé. La bureaucratie, par son langage froid et impersonnel, masque la responsabilité morale et politique de cette violence.

Au-delà de Springfield, l’historien, aujourd’hui professeur à Toronto, alerte : ce qui se joue ici n’est pas une métaphore historique, mais un processus contemporain, mené par des acteurs bien réels, dans une démocratie fragilisée. Face à ce basculement, l’incrédulité n’est plus une protection : elle devient une forme de complicité. Résister, même imparfaitement, relève désormais d’une exigence éthique autant que politique.

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