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Midterms : les conditions ne sont pas réunies

Le texte qui suit est une fiction.
Le réel n’est pas toujours vraisemblable, et le vraisemblable n’est pas toujours vrai.
La fiction explore cet écart.

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Le mardi 13 octobre 2026, à 7 h 12, un document administratif déclenche une onde de choc. Sans suspendre formellement les élections de mi-mandat, la Maison-Blanche affirme que les conditions de leur tenue ne sont pas réunies. Dans cet entre-deux juridique s’esquisse une autre manière de gouverner le temps démocratique.

Le document apparaît sans fracas, comme apparaissent les textes sérieux. Il est en ligne avant l’aube, classé parmi les mémorandums exécutifs, sous un intitulé volontairement technique : *Electoral Readiness Assessment*.

Son architecture donnait une apparence de légalité et de bon sens irréprochable.

Préambule : rappel du devoir constitutionnel du président de garantir la sécurité nationale.
Corps du texte : accumulation de références. Articles du Homeland Security Act. Avis du Cybersecurity and Infrastructure Security Agency. Notes classifiées du Director of National Intelligence.
Conclusion : une formule prudente, presque banale.

« À la lumière des éléments portés à la connaissance de l’exécutif, les conditions ne sont pas réunies pour certifier que le scrutin de mi-mandat se déroulerait conformément aux exigences d’intégrité, de sincérité et de confiance publique. »

À cette heure-là, Washington hésite encore entre la nuit et le jour, mais les serveurs fédéraux, eux, ne dorment jamais. Autant Donald Trump avait semé le doute sur sa possible candidature en 2028 ou encore plus simplement son maintien à la Maison-Blanche, autant la suspension des midterms n’avait jamais été évoquée. La surprise a donc été totale. Certes il avait tout mis en place pour que les élections lui soient favorables – gerrymandering, atteintes aux drots de vote, campagne de dénigrement des démocrates – mais à aucun moment, la tenue des élections n’avait été remise en cause.

La Constitution ne confie pas explicitement au président le pouvoir de reporter des élections législatives. Mais elle lui confère la responsabilité de la sécurité nationale. Entre les deux, l’administration avait ouvert un espace gris — ni vide juridique ni violation manifeste. Le droit est loin d’être une science exacte. Il y a donc matière a détournement et contournement. Et le président avait été à bon école avec son avocat et mentor Roy Cohn.

Nulle part il n’est question de suspension. Encore moins d’annulation. Le mémorandum se contente de recommander aux autorités électorales des États de reconsidérer le calendrier opérationnel des élections de mi-mandat, dans l’attente d’une réévaluation ultérieure. Rien n’est imposé. Tout est suggéré. Mais le soupçon est désormais officiel.

À 9 h 30, Donald Trump s’exprime depuis la Maison-Blanche. Le ton est calme, presque professoral. Il ne dénonce aucune fraude passée. Il ne désigne aucun ennemi précis. Il parle de responsabilité, de sécurité, de confiance. Il explique qu’une élection contestée serait plus dommageable pour la démocratie qu’une élection différée.

— « Personne ne veut d’élections truquées, déclara-t-il. Personne n’en veut. Moi le premier. Et aujourd’hui, soyons honnêtes : ce serait irresponsable ».

Il conclut par la formule désormais centrale : les conditions ne sont pas réunies. Pas encore.

Le débat juridique s’ouvre immédiatement. L’article I de la Constitution, qui confie l’organisation des élections aux États, se heurte à l’article II, qui fait du président le garant de la sécurité nationale. Entre les deux, un espace s’installe, étroit, mais réel, que l’exécutif a appris à occuper sans l’occuper tout à fait. Le droit n’est pas violé. Il est tenu en respect.

Au Congrès, les juristes se penchèrent sur la section 1 de l’article I. « The Times, Places and Manner of holding Elections… »
Dans les États, les secrétaires d’État hésitaient : organiser un vote que l’exécutif fédéral jugeait déjà compromis, n’était-ce pas exposer le résultat à une invalidation ultérieure ?

La Maison-Blanche, interrogée, répondait avec constance :

Il ne s’agit pas d’une suspension. Il s’agit d’une évaluation en cours.

Le droit n’avait pas été brisé. Il avait été mis en attente.

Les gouverneurs réagissent en ordre dispersé. Certains dénoncent une manœuvre. D’autres demandent des clarifications. Les secrétaires d’État, responsables concrets du scrutin, hésitent : organiser une élection que le pouvoir fédéral juge déjà compromise, n’est-ce pas exposer le résultat à une contestation inévitable ? Différer, n’est-ce pas céder sans y être contraint ?

Les tribunaux sont saisis. Les juges cherchent l’acte attaquable. Ils ne le trouvent pas. Aucun ordre n’a été donné. Aucun droit n’a été formellement retiré. Seulement une évaluation, appuyée sur des informations classifiées que nul ne peut entièrement contester. Le temps judiciaire s’allonge. Le temps politique, lui, se réorganise.

Dans les médias, le vocabulaire évolue. On ne parle plus de report, mais d’ajustement. Plus de crise démocratique, mais de coordination institutionnelle. Des experts en sécurité expliquent que la confiance publique est une matière fragile, qu’elle vaut bien quelques semaines de délai. Sur les réseaux sociaux, le hashtag *NotReadyYet* s’impose sans effort, repris par des élus, puis par des comptes officiels.

Les jours suivants, des notes classifiées furent opportunément « fuitées ». Un serveur chinois ici. Un forum russe là. Des milices d’extrême droite, des groupes d’extrême gauche, tous mélangés dans un même brouillard de menace. La peur n’avait plus de camp ; elle avait une fonction.

Dans l’Ohio, une femme se rendit quand même au bureau de vote anticipé. Il était fermé. Une affichette indiquait : En attente de directives fédérales. Elle prit une photo. Elle la posta. Elle reçut mille commentaires contradictoires. Certains la remercièrent. D’autres l’insultèrent. Beaucoup lui expliquèrent que, finalement, ce report était peut-être raisonnable.

Donald Trump, lui, continuait de tweeter.

« Les Démocrates veulent des élections chaotiques. Moi, je veux des élections propres. »

Le juge Samuel Ortega siégeait à la Cour suprême depuis vingt-deux ans. Il avait vu passer des urgences, des référés, des injonctions contradictoires. Mais jamais cela.

Sur son bureau, les requêtes s’empilaient : États contre exécutif fédéral, organisations civiles contre agences de sécurité, candidats contre commissions électorales. Tous demandaient la même chose, formulée différemment : qu’on tranche.

Or, précisément, il n’y avait rien à trancher.

Aucun ordre n’avait été donné. Aucun scrutin n’avait été explicitement annulé. Seulement une déclaration de risque, appuyée sur des compétences que la jurisprudence reconnaissait — au moins partiellement — à l’Exécutif.

Le juge relut une phrase de la note présidentielle :

« Une élection entachée serait plus dommageable pour la démocratie qu’une élection différée. »

C’était une opinion politique. Mais habillée en raisonnement administratif.

Ortega savait que la Cour suprême n’aimerait pas décider cela. Décider, ce serait fixer une limite. Et fixer une limite, ce serait reconnaître qu’elle avait déjà été franchie. Il referma le dossier. Pour la première fois de sa carrière, il songea que le droit pouvait perdre non par violation, mais par épuisement.

De fait, la Cour suprême qui avait été saisie par le président rendit un avis prudent, presque embarrassé. Elle rappelait que les élections relevaient des États, tout en reconnaissant le rôle du président dans la sécurité nationale. Une phrase, au paragraphe quatre, fut immédiatement isolée par les chaînes d’information : « Des circonstances exceptionnelles peuvent justifier des ajustements temporaires. »

L’appel à la notion de circonstances exceptionnelles était devenu courant et familier. Pour appuyer une décision et la rendre constitutionnelle, le président avait régulièrement fait appel à l’exception : Le National Emergencies Act (NEA, 1976) pour déclarer une “urgence nationale” à la frontière sud dès le 20 janvier 2025, permettant de mobiliser des troupes, contourner le Congrès et accélérer des politiques (remigration, constructions, fonds) ; l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA, 1977) utilisé pour imposer des tarifs sur le Canada, le Mexique, la Chine, ainsi que pour prolonger les restrictions sur TikTok ; L’Insurrection Act (1807) comme fondement juridique de la mobilisation de la Garde nationale, voire des Marines, à Los Angeles début juin 2025, sans accord des autorités locales. Pour Donald Trump, tout devient exceptionnel, même ce qui est courant et normal.

Temporaire. Le mot fit le tour du pays.

Le Congrès continue de siéger. Les lois continuent d’être débattues. Rien ne s’est effondré. Pourtant, quelque chose a glissé. Les élections n’ont pas disparu. Elles sont devenues conditionnelles.

Un soir, dans le Bureau ovale, le président observe les cartes électorales accrochées au mur. Elles datent d’avant. Il les préfère ainsi. Il dit, sans emphase, que le pays votera quand tout sera prêt. Cette fois, ce sera irréprochable.

Les semaines passèrent. Le Congrès resta en place. Les commissions continuèrent de siéger. Le pays fonctionnait, à l’étrange. Comme si rien n’avait été cassé, seulement déplacé. Les élections n’avaient pas disparu : elles étaient devenues conditionnelles.

Un soir, dans le Bureau ovale, Trump regarda les cartes électorales accrochées au mur. Elles dataient d’avant. Il les aimait bien ainsi.

— On vote quand tout sera prêt, dit-il à personne en particulier. Et cette fois, ce sera parfait.

Personne ne sut jamais exactement quand les conditions furent enfin réunies. Mais beaucoup comprirent ce jour-là que la démocratie ne s’effondre pas toujours dans le fracas. Parfois, elle est simplement ajournée. Au nom du bon sens.

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