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Lâcher l’Ukraine sans trop le montrer

Les Américains sont favorables à soutenir l’Ukraine dans sa guerre contre l’Ukraine, et ce soutien ne connaît pas de défection depuis le début de la guerre.

Selon une enquête réalisée par Harvard CAPS / Harris Poll (Harvard Harris Poll+1) au début octobre 2025, près de 7 Américains sur 10 soutiennent que les États-Unis continuent de fournir des armes à l’Ukraine et imposent des sanctions additionnelles à la Russie si Moscou refuse de négocier. Et ce soutien est égal chez les démocrates et les républicains.

Donald Trump n’a que faire de l’Ukraine sauf éventuellement pour ces ressources naturelles et n’aime pas Volodymr Zelensky pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il le considère comme un faible et aussi en souvenir de la résistance que le président Ukrainien

L’art du deal dont doit faire preuve Donald Trump est de lâcher l’Ukraine autant que possible sans donner l’impression aux Américains qu’il le fait. Un exercice que suppose doigté et finesse, deux qualités qui ne sont les points forts de Donald Trump. Mais la réussite sera un élément déterminant des élections de novembre.

Le New York Times a publié un article très complet qui explicite et détaille cette démarche (« The Separation: Inside the Unraveling U.S.-Ukraine Partnership », Adam Entous, 30 décembre 2025). L’article explique, à partir de plus de 300 entretiens, la désagrégation progressive du partenariat stratégique entre les États-Unis et l’Ukraine après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Alors que Joe Biden avait bâti une coopération étroite mêlant aide militaire, renseignement et planification opérationnelle, l’arrivée de Trump ouvre une période d’improvisation, de rivalités internes et de revirements constants.

Donald Trump se présente comme un faiseur de paix capable de régler la guerre rapidement, mais sa politique est erratique et personnalisée, largement influencée par ses interlocuteurs du moment, par Fox News et par sa conviction d’avoir une relation privilégiée avec Vladimir Poutine.

Au sein de son administration, deux camps s’affrontent :

  • les partisans d’un soutien conditionnel à l’Ukraine,
  • et les « Ukraine-sceptiques », menés notamment par le vice-président J.D. Vance et des responsables du Pentagone, qui jugent prioritaire de préserver les stocks militaires américains et de se concentrer sur la Chine.

Le Pentagone multiplie alors les freins discrets à l’aide militaire, en particulier sur les obus d’artillerie de 155 mm, essentiels pour l’armée ukrainienne. Ces blocages, parfois contredits puis rétablis, affaiblissent concrètement la capacité de résistance de l’Ukraine sur le front, notamment autour de Pokrovsk.

Donald Trump était revenu au pouvoir en promettant l’impossible : une paix immédiate en Ukraine, réglée par la seule force de sa volonté et de son intuition. En un jour, disait-il. La guerre, pourtant, ne s’est pas arrêtée. Elle s’est au contraire installée dans une zone grise, faite de négociations sans fin, de signaux contradictoires, de décisions prises puis défaites, tandis que sur le front ukrainien les hommes continuaient de mourir. Ce que raconte l’enquête du New York Times, c’est moins l’échec d’une initiative diplomatique que la lente désagrégation d’un partenariat stratégique que les États-Unis ont eux-mêmes façonné.

Sous Joe Biden, la relation entre Washington et Kiev s’était muée en une alliance de fait. Elle dépassait la simple livraison d’armes : elle reposait sur un partage étroit du renseignement, une coordination militaire constante, une confiance politique rare. Il s’agissait, pour l’administration démocrate, non seulement de défendre la souveraineté ukrainienne, mais de préserver l’architecture de sécurité issue de la Seconde Guerre mondiale. Cette alliance était assez molle et toujours en retard d’un train, ne permettant pas à l’Ukraine de prendre l’avantage face aux Russes. Souvenons-nous qu’au tout début de la guerre, Joe Biden avait proposé de l’exfiltrer de l’Ukraine. Suite à quoi, Volodymyr Zelinsky avait répondu qui n’avait pas besoin d’un taxi mais plutôt d’armes.

Donald Trump hérita de cet édifice sans jamais décider s’il voulait l’habiter ou le démolir. Il choisit une troisième voie : le laisser se fissurer.

Car Donald Trump n’a pas de doctrine ukrainienne. Il n’a d’aiileurs aucune doctrine à part la doctrine Trump. Il n’a que des impressions, des intuitions, des affects. Sa politique se fait au gré de ses conversations, de l’humeur du moment, de ce qu’il vient de voir à la télévision. Elle se nourrit d’un sentiment persistant : celui que l’Ukraine lui doit plus qu’elle ne lui a donné, et que la Russie, à l’inverse, mérite d’être traitée avec égards. Dans son esprit, la guerre n’est pas d’abord une tragédie humaine ou un enjeu stratégique global ; c’est une transaction mal équilibrée.

À Washington, cette indétermination présidentielle ouvre la voie à une lutte féroce entre factions. D’un côté, les militaires et les responsables du renseignement qui voient dans la chute de l’Ukraine un désastre stratégique durable. De l’autre, un camp désormais dominant, structuré autour du vice-président J.D. Vance et de cadres idéologiques du Pentagone, convaincus que l’aide à Kiev n’est qu’un gaspillage de ressources rares, détournées du véritable affrontement à venir avec la Chine. Entre les deux, Trump arbitre rarement. Il délègue, puis se dédit. Il autorise, puis désavoue. On le sait, il est capable de dire une chose et son contraire à trente secondes d’intervalles.

Cette guerre interne se cristallise autour d’un symbole : les obus de 155 millimètres. Arme banale, presque archaïque, mais vitale pour l’armée ukrainienne. Officiellement, les livraisons continuent. En réalité, elles sont ralenties, suspendues, « mises en attente ». Des trains restent bloqués, des stocks dorment sur des palettes, tandis que sur le front les commandants ukrainiens rationnent leurs tirs. Chaque obus manquant se traduit par un village perdu, un soldat tué. « Une mort par mille coupures », confie un responsable américain. Rien n’est annoncé, rien n’est assumé. L’aide ne cesse pas : elle se décompose.

Dans ce contexte, la relation personnelle entre Trump et Zelensky se détériore. Le président ukrainien, qui incarne pour son peuple une guerre de survie nationale, se heurte à un président américain qui exige gratitude, docilité et résultats rapides. Trump le trouve ingrat, agaçant, moralement encombrant. Il avait donné le ton en février 2025 dans le bureau ovale devant le monde ébahi devant tant de brutalités. À l’inverse, il continue de croire qu’un lien personnel avec Vladimir Poutine peut produire un miracle diplomatique. Là où il humilie l’allié affaibli, il ménage l’adversaire dominateur.

Les négociations s’ouvrent pourtant, mais sur une base profondément déséquilibrée. Washington pousse Kiev à accepter l’inacceptable : la perte de territoires, le gel du conflit, l’abandon de toute perspective d’adhésion à l’OTAN. Rappelons la première et infamante version du plan en 28 points. Pour l’Ukraine, ces concessions touchent au cœur même de son existence politique. Pour Donald Trump, elles relèvent du bon sens du « deal ». Ce qu’il sous-estime, c’est la détermination du Kremlin. Poutine ne veut pas d’un compromis. Il veut une victoire, ou à défaut, le temps nécessaire pour l’obtenir.

À cette diplomatie officielle s’ajoute une diplomatie parallèle, opaque, menée par des émissaires personnels de Trump, nourrie de conversations privées et de promesses floues. Elle entretient l’illusion du progrès tout en affaiblissant la position américaine, en donnant à Moscou le sentiment qu’il suffit d’attendre que Washington se fatigue lui-même. Les alliés européens observent, inquiets, cette Amérique qui ne sait plus si elle soutient ou si elle marchande.

Un contrepoint subsiste pourtant : la CIA. Loin des querelles du Pentagone, l’agence poursuit une coopération discrète mais déterminante avec les Ukrainiens, notamment dans les frappes de drones contre les infrastructures énergétiques russes. Ces opérations, peu visibles mais efficaces, infligent un coût réel à Moscou et rappellent que l’Ukraine n’est ni vaincue ni résignée. Donald Trump y voit un levier utile, une pression qu’il peut exercer sans l’assumer publiquement.

Au terme de cette longue année, le bilan est sombre. La guerre n’est pas terminée. L’Ukraine est affaiblie, contrainte, mais toujours debout. La Russie est saignée, mais inflexible. Et les États-Unis apparaissent divisés, imprévisibles, incapables de dire clairement s’ils veulent gagner, négocier ou se retirer. L’ordre international que Washington prétendait défendre n’a pas été renversé par un choix brutal, mais rongé de l’intérieur, par une suite de renoncements ambigus.

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