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D’une Amérique à l’autre

Ronald Reagan, George H.W. Bush, Bill Clinton, George W. Bush, Barack Obama, Donald Trump, Joe Biden, Donald Trump. On avait coutume de dire que les présidents changeaient et que les politiques étrangères des États-Unis n’évoluaient pas beaucoup et connaissaient des changements à la marge.

La publication de la dernière édition du National Security Strategy en la comparant à la première sous cette forme publiée en 1987, montre le chemin parcouru en une quarantaine d’années. On ne peut que constater ici un virage à 180°. L’Amérique de Reagan a peu en commun avec l’Amérique de Trump. La lecture de l’édition de 2025 est sans ambiguïté pour les Européens : les États-Unis ne sont plus nos alliés. Dans une interview accordée au journal Le Monde le 28 février 2025, François Hollande déclarait que l’ère de Donald Trump marque une rupture profonde : « l’administration américaine n’est plus notre alliée » (Le Monde.fr). Bis Repetita chez Dominique de Villepin affirmait dans un éditorial que sous Trump : « l’Amérique ne peut plus être considérée comme un allié de l’Europe » (The Guardian). Positions qui semblent avoir été intégrées par les Français puisqu’un sondage Ifop il y a quelques mois révélait que 73 % d’entre eux estiment désormais que les États-Unis ne sont plus un allié de la France (Public Sénat). Certains comme Jacques Audibert, ancien directeur politique du quai d’Orsay sous François Hollande, vont même jusqu’à déclarer que les États-Unis constituent un ennemi.

À ce jour, devant les déclarations répétées – dont celle de J.D. Vance à Munich qui avait marqué tous les esprits – ne laissent plus de place à une quelconque ambiguïté. Les Européens doivent prendre acte qu’il n’y a pas seulement l’Atlantique qui sépare les États-Unis et l’Europe. Cette dernière se doit de prendre son destin en main, et ce, quelle que soit l’évolution que connaîtront les États-Unis. Deux hypothèses sont encore possibles. Sous la forme d’un hoquet ultra-droitière en deux épisodes, l’Amérique de Trump ne sera qu’une parenthèse dans l’Amérique traditionnelle que l’on a connue depuis 1945. Où alors, l’Amérique de Trump sera l’Amérique du 21e siècle. Dans les deux cas, une Europe indépendante et maîtresse de son destin sera en bien meilleure posture. Dans le premier, elle sera un allié à égalité. Dans le second, elle aura acquis l’indépendance nécessaire.

Revenons aux National Security Strategy of the US version 1987 sous Reagan et version 2025 sous Trump. Deux Amériques qui n’ont plus grand-chose en commun.

“Freedom, peace and prosperity … that’s what America is all about. .. for ourselves, our friends, and those people across the globe struggling for democracy” est le sous-titre du premier. “First and foremost, we want the continued survival and safety of the United States as an independent, sovereign republic whose government secures the God-given natural rights of its citizens and prioritizes their well-being and interests. We want to protect this country, its people, its territory, its economy, and its way of life from military attack and hostile foreign influence, whether espionage, predatory trade practices, drug and human trafficking, destructive propaganda and influence operations, cultural subversion, or any other threat to our nation” peut-on lire dans le second.

Le document de 1987 affirme que les États-Unis ont une responsabilité globale incontournable née après 1945 ; un rôle historique de leader du “monde libre” ; une mission visant à étendre la démocratie, la liberté et les droits humains partout où cela est possible ; la conviction que la sécurité américaine dépend de la liberté dans le monde entier.

L’administration Reagan conçoit les États-Unis comme une puissance providentielle chargée de guider les nations vers la démocratie et d’endiguer l’expansion du totalitarisme soviétique.

Certes le totalitarisme soviétique a disparu, mais il a été remplacé par le totalitarisme russe tout aussi actif que le premier, l’idéologie communiste en moins. La nouvelle doctrine est la force pure et le retour aux valeurs traditionnelles, chrétiennes de préférence.

L’Amérique de Trump affirme sans réserve que le but de la politique étrangère est exclusivement la protection des intérêts nationaux, non la transformation du monde ; que les États-Unis doivent cesser de vouloir gérer la planète et se concentrer sur “America First” ; que la souveraineté est le principe suprême : chaque nation n’a de légitimité que par la défense de ses propres intérêts, pas par un projet idéologique. Évidemment il s’agit de principe que Donald Trump n’aura aucune difficulté à transgresser. En voulant annexer le Groenland, transformer le Canada en 51e état, en finançant directement l’Argentine, en menaçant le Venezuela, en s’impliquant directement dans les élections du Honduras.  

Là où l’Amérique de Reagan prônait un internationalisme libéral et défendait la mission universelle de la démocratie, celle de Trump pousse le souverainisme nationaliste et le rejet de l’universalité du modèle démocratique.

L’Amérique de Reagan voyait dans les alliances un pilier essentiel de la gouvernance mondiale, pour l’Amérique de Trump, elles ne sont utiles que si elles servent les intérêts américains.  

Le chapitre sur l’Europe ne constitue pas une surprise, mais devrait agir comme un électro-choc.

The security of Western Europe constitutes a vital interest of the United States put-on lire dans le NSS1987. The United States has important political and economic interests in Eastern Europe. We have never recognized the division of Europe as either lawful or permanent. There was no agreement at Yalta to divide Europe into “spheres of influence:’ L’existence de l’URSS a une influence importante sur la vision des relations entre les États-Unis et l’Europe. Néanmoins, il y a clairement une communauté de destin entre les deux ensembles.

L’éloignement de l’Europe par les États-Unis ne date pas de Donald Trump. Barack Obama avait initié cette évolution. Avec un Trump 1 qui enfonçait un coin un peu plus, Joe Biden déclarait que “America is back”, Trump 2 change tout de fond en comble.

La vision trumpienne sur l’Europe dépasse désormais les critiques classiques liées au manque d’investissements militaires ou à la stagnation économique : selon cette analyse, le continent traverse une crise plus profonde.

Intitulé avec un certain machiavélisme “Promoting European Greatness“ (promouvoir la grandeur européenne), le chapitre sur l’Europe révèle une stratégie d’intervention profonde dans les affaires européennes, sous couvert de préoccupations économiques et sécuritaires.

Sous couvert de formulation politiquement correct (dont on pouvait penser que ce n’était pas le fort de l’administration Trump, le document met en exergue les points suivants :

– “Effacement civilisationnel” / “perte des identités nationales” = rhétorique du “grand remplacement”, discours anti-immigration et nationaliste identitaire

– “Censure de la liberté d’expression et suppression de l’opposition politique” = soutien aux partis d’extrême droite et populistes présentés comme “censurés” par les démocraties européennes ;

– “Taux de natalité en chute” = préoccupations démographiques ethnonationalistes. Sur ce point, la démographie américaine connaît les mêmes problèmes, mais qui sont fortement masqués par un apport extérieur important ;

– “Étouffement réglementaire” = opposition aux normes environnementales, sociales et de l’État de providence européen. Sont visés au premier chef, les réglementations dans le numérique ;

– “Gouvernements minoritaires instables qui piétinent les principes démocratiques” = critique des coalitions pro-européennes qui empêchent l’accès au pouvoir des partis nationalistes, populistes et de l’ultra-droite ;

– “La majorité européenne veut la paix” = légitimation des positions pro-russes et isolationnistes qui prônent une paix à tout prix ;

– “Célébrations sans complexe du caractère individuel et de l’histoire des nations européennes” = promotion du nationalisme ethnique

– “Alliés politiques en Europe” / “partis patriotiques européens” = soutien explicite aux partis d’extrême droite (RN, AfD, Fidesz, etc.)

– “Pays sains d’Europe centrale, orientale et méridionale” = régimes illibéraux comme la Hongrie d’Orbán et la Pologne

Donald Trump lui-même a déclaré à plusieurs reprises que l’Union européenne avait été créée pour emmd*r les États-Unis. Les objectifs affichés consistent donc à affaiblir l’UE en tant qu’entité supranationale pour privilégier des relations bilatérales avec des États-nations affaiblis ; à soutenir activement les mouvements nationalistes et d’extrême droite présentés comme “opposition supprimée” ; à imposer une paix favorable à la Russie en Ukraine, contre la volonté des gouvernements européens actuels ; à exploiter les divisions entre “vieille Europe” (critique) et Europe de l’Est (courtisée) : à légitimer l’intervention américaine dans la politique intérieure européenne au nom de la “démocratie”

Les contradictions ne posent pas trop de problèmes à l’administration. Tout en critiquant la “perte de souveraineté” des nations européennes face aux institutions transnationales, L’Union européenne pour la nommer, le texte prône une intervention américaine massive dans les choix politiques, économiques et identitaires de l’Europe.

ThèmeReagan (1987)Trump (2025)
Vision du mondeMission démocratique, lutte idéologiqueSouverainisme, compétition inter-étatique
Rôle des États-UnisLeader du monde librePriorité absolue aux intérêts américains
AlliancesCommunauté de valeurs, engagement durableTransactionnelles, conditionnées
Institutions internationalesOutils à renforcerStructures intrusives à contrôler ou contourner
Économie mondialeLibre-échange, ouvertureProtectionnisme, relocalisation
MenacesURSS, totalitarisme, terrorismeChine, migrations, dépendances, institutions globales
InterventionsActivisme globalNon-interventionnisme relatif, deals bilatéraux
FrontièresThème secondaireThème central, stratégique

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