Il fallait bien que cela arrive un jour. Donald Trump n’a pas reçu le prix Nobel de la paix — formalité ennuyeuse, procédures nordiques, comité tatillon — mais il en possède désormais l’objet. Le fétiche. Le gri-gri. La médaille. Comme un enfant capricieux qui ne gagne pas la coupe mais repart quand même avec le trophée, “parce qu’on lui a offert”.
« I am deeply honored to receive this Nobel Peace Prize medal », a déclaré Trump, solennel comme un animateur de télé-réalité lors d’une remise de prix sponsorisée par une boisson énergétique. Peu importe que le comité Nobel rappelle aussitôt, comme un professeur excédé, qu’un Nobel ne se donne pas, ne se partage pas, ne se transmet pas. Trump, lui, a reçu. Donc Trump a gagné.

La scène est d’un grotesque achevé. Elle évoque irrésistiblement cet autre moment d’anthologie où le président de la FIFA, tout aussi sérieux, avait cru bon de remettre un “prix de la paix de la FIFA” — concept déjà vertigineux — comme on distribue un goodie lors d’un salon professionnel. Même solennité factice, même inflation du ridicule, même confusion volontaire entre symbole, institution et ego.
Réduire cette farce à Trump seul serait une erreur commode. Il confond l’Histoire avec son fil Truth Social, la diplomatie avec un deal immobilier, la paix avec une citation flatteuse glissée à l’oreille. Quand il explique, sans ciller, que María Corina Machado lui aurait dit : “You’ve ended eight wars and nobody deserves this prize more than—in history—than you do”, on hésite entre le mensonge pur et la mise en scène assumée du mensonge. Dans les deux cas, le résultat est le même : une réalité alternative où Trump est déjà décoré, déjà consacré, déjà entré dans la légende qu’il se raconte à lui-même.
Mais Trump n’existe pas seul. Il est le produit d’un écosystème. D’une cour. Car pour qu’un homme puisse accepter le Nobel de quelqu’un d’autre sans que personne, autour de lui, n’y voie un problème, il faut une armée de yes men. Il faut des conseillers qui applaudissent, des communicants qui reformulent, des élus qui détournent le regard, des journalistes complaisants qui parlent de “controverse” plutôt que de mascarade. Il faut surtout une culture politique où la flatterie a remplacé la contradiction, et où l’absurde devient acceptable dès lors qu’il sert le chef.
La véritable obscénité n’est donc pas qu’un président s’approprie symboliquement un prix qu’il n’a pas reçu. La véritable obscénité, c’est que tout son entourage fasse semblant d’y croire. Qu’il n’y ait plus de garde-fous, plus de limites, plus de sens du ridicule. No limits, en effet. Ni morales, ni institutionnelles, ni intellectuelles.
Dans cette séquence, María Corina Machado n’est qu’un figurant tragique : une opposante courageuse, instrumentalisée, qui a cru qu’un geste de soumission symbolique lui ouvrirait les portes de la “grande stratégie” trumpienne. Elle repart avec des compliments creux — “a very fine woman” — pendant que Trump, déjà, passe à autre chose, évoque l’Irak, ISIS, et termine par cette phrase définitive : “Well, she offered it to me.”