Le 14 février 2025, J.D. Vance, fraîchement élu vice-président des Etats-Unis formulait un discours à la conférence de sécurité de Munich qui pouvait être considéré comme une attaque en règle contre le Vieux continent. On aurait pu penser que, faisant ses premières armes, il aurait opté pour une approche usant de modération et de compromis. Il en fut tout autrement. C’était la matérialisation vivante du fossé qui s’était creusée entre les Etats-Unis de Donald Trump et l’Union européenne. J.D. Vance se révélait comme l’idéologue d’une nouvelle radicalité vis-à-vis d’une région du monde qui semblait devenu très secondaire.
Un an plus tard, c’était au tour de Marco Rubio, le sécrétaire d’Etat de préciser la nouvelle stratégie des Etats-Unis. Allait-il infléchir le discours ou au contraire enfoncer un clou déjà bien engagé ? Si sur le ton, Marco Rubio s’est montré plus conciliant, presque amical (we want to do it together with you, our cherished allies, and our oldest friends. We want to do it together with you, with a Europe that is proud of its heritage and of its history), il a néanmoins confirmé la direction prise par l’administration Trump et complété la vision du monde de celle-ci.
Pris séparément, les discours de JD Vance et de Marco Rubio ont pu donner l’impression d’exagérations, de provocations ou de prises de position liées au contexte. Mis bout à bout, ils racontent pourtant autre chose. Ensemble, ils montrent une orientation claire et assumée de la politique étrangère américaine sous la seconde administration Trump. Il ne s’agit pas seulement de styles différents, mais d’une remise en cause assumée de la manière dont l’Occident pense le monde depuis les années 1990, et d’une tentative pour proposer un nouveau récit commun.
Les deux discours se rejoignent d’abord dans leur rejet d’une idée longtemps dominante : celle selon laquelle l’ouverture des marchés, les grandes organisations internationales et le droit suffiraient à garantir la paix. Marco Rubio exprime cette critique en se plaçant dans le temps long. Il attaque l’idée de la « fin de l’Histoire » et affirme que croire à une pacification automatique du monde revient à ignorer l’expérience humaine. Sa référence aux « 5 000 ans d’histoire » est volontairement frappante, même si elle peut sembler excessive ou discutable dans sa portée.
JD Vance adopte une approche différente, plus directe et plus politique. Il ne s’en prend pas tant aux grandes structures qu’à leurs effets concrets : restrictions de la parole publique, recours croissant aux juges pour trancher des questions politiques, mise à l’écart des électeurs lorsque le résultat ne convient pas, marginalisation des oppositions. Dans les deux cas, la démocratie n’est pas décrite comme un simple ensemble de règles, mais comme le pouvoir réel d’un peuple à décider de son avenir.
Cette critique tranche nettement avec le discours habituel de la diplomatie américaine des décennies précédentes, y compris sous des présidents républicains, qui continuaient à défendre l’ordre international existant tout en l’adaptant à la marge.
Un autre point commun important concerne le lien entre liberté politique et sécurité. Pour JD Vance, la menace principale qui pèse sur l’Europe ne vient pas d’abord de l’extérieur, mais de l’intérieur : des sociétés qui restreignent leurs propres libertés finissent par s’affaiblir et par douter d’elles-mêmes. Marco Rubio reprend cette idée en l’élargissant. Lorsqu’il explique que les armées ne se battent pas pour des idées abstraites, il rappelle qu’aucune défense collective ne tient sans peuples prêts à faire des efforts et des sacrifices. Une alliance privée de sens commun et de confiance partagée devient fragile.
Cette manière de voir s’oppose à une approche purement technique de la sécurité, fondée sur les chiffres, les budgets ou les équipements, et remet au centre la question de la cohésion des sociétés.
La question migratoire occupe aussi une place centrale dans les deux discours. JD Vance insiste sur le décalage entre les décisions prises par les dirigeants et ce que souhaitent les électeurs, estimant que l’immigration de masse affaiblit le lien démocratique. Marco Rubio, lui, insiste sur le contrôle des frontières, qu’il présente non comme un rejet de l’autre, mais comme une condition essentielle pour qu’un pays reste maître de son avenir. Ne plus savoir qui entre sur son territoire devient, dans cette vision, un facteur de désordre interne et un problème pour les alliances internationales.
Contrairement au ton habituel de la conférence de Munich, les deux responsables américains parlent aussi de l’Occident comme d’une réalité historique et culturelle précise. Marco Rubio insiste fortement sur l’histoire commune, la culture et les racines partagées entre l’Europe et les États-Unis. JD Vance est plus réservé sur cette idée d’un destin commun et adopte une attitude plus pragmatique. Pour lui, une alliance qui ne sait plus clairement ce qu’elle défend finit par perdre toute efficacité. Dans les deux cas, l’Occident est vu comme quelque chose qui peut soit se renforcer, soit s’effacer.
Les différences de ton entre les deux discours tiennent en grande partie à la position de leurs auteurs. JD Vance, vice-président et figure montante du trumpisme, adopte un style volontairement dur et clivant. On sent chez lui la volonté de marquer les esprits, et peut-être aussi de s’inscrire dans la continuité du président en vue de l’avenir. Marco Rubio, en tant que chef de la diplomatie, cherche davantage à ménager ses interlocuteurs et à maintenir le dialogue.
Ces écarts ne traduisent pas une désorganisation interne, mais plutôt une répartition des rôles. Ensemble, les discours de Munich 2025 et 2026 montrent un enchaînement classique : d’abord la critique de l’ordre existant, puis la tentative de construire un cadre nouveau.
Cette évolution ne correspond ni à un repli complet sur soi, ni à une politique faite uniquement de marchandages. Elle dessine une ligne fondée sur le retour de la souveraineté, une conception plus restrictive de la démocratie, le renforcement de la production et une alliance occidentale redéfinie autour de choix politiques et culturels assumés.
À ce titre, les discours de JD Vance et de Marco Rubio marquent un moment important dans la relation entre les États-Unis et l’Europe. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, les dirigeants américains ne se contentent plus d’ajuster l’ordre existant : ils en contestent ouvertement les bases. Reste à savoir si cette orientation durera et si les Européens accepteront le message qui leur est adressé. Quoi qu’il en soit, Munich 2025-2026 s’impose déjà comme un point de repère pour comprendre les transformations en cours du monde occidental.
Entre les deux discours, il y a eu la publication de la National Security Strategy (NSS) qui décrivait l’Europe de manière beaucoup plus sombre, plus dure et plus radicale que le discours de Marco Rubio.
Le passage consacré à l’Europe dresse un tableau très sombre du continent. Il ne parle pas seulement de difficultés économiques ou de retards industriels, mais d’un affaiblissement profond, presque existentiel. L’Europe y est décrite comme perdant sa richesse, sa vitalité, sa confiance et même son identité. Le texte va jusqu’à évoquer le risque que le continent devienne méconnaissable en quelques décennies, au point que certains pays pourraient ne plus être des alliés fiables pour les États-Unis.
Ce diagnostic est beaucoup plus brutal que celui formulé par Marco Rubio à Munich. Dans son discours, Rubio parle d’une Europe en difficulté, mais encore capable de se redresser. Il insiste sur l’histoire partagée, la culture commune et le rôle irremplaçable de l’Europe pour l’avenir du monde occidental. Là où la NSS parle d’effacement possible, Rubio parle de crise mais aussi de continuité. Il cherche davantage à convaincre qu’à alarmer, et laisse entendre que le lien transatlantique repose encore sur des bases solides.
La différence est particulièrement nette sur les questions politiques internes. La NSS accuse directement les institutions européennes et plusieurs gouvernements de restreindre la liberté d’expression, d’étouffer l’opposition et de détourner les mécanismes démocratiques. Elle établit un lien explicite entre cette crise politique, les choix migratoires, la baisse des naissances et l’incapacité de l’Europe à se réformer. Rubio, lui, évoque ces sujets de manière plus indirecte et plus prudente, sans dresser un réquisitoire aussi frontal contre les dirigeants européens.
Enfin, là où Marco Rubio cherche à maintenir une relation fondée sur la persuasion et l’appel à la responsabilité, la NSS adopte un ton beaucoup plus conditionnel. Elle met clairement en doute la capacité future de certains pays européens à rester des partenaires stables, notamment dans l’OTAN, et affirme que les États-Unis devront encourager de l’intérieur des forces capables de changer la trajectoire actuelle du continent. En ce sens, le texte de la NSS ne se contente pas de décrire une crise européenne : il acte une perte de confiance plus profonde que celle exprimée publiquement par Marco Rubio.
On connaissait les quatre libertés de Franklin Roosevelt : Freedom of speech, Freedom of worship, Freedom from want, Freedom from fear. On connait désormais les trois peur de Marco Rubio : “An alliance that we want is one that is not paralyzed into inaction by fear. Fear of climate change, fear of war, fear of technology“. Clairement, cette administration ne craint pas le changement climatique si l’on juge par les récentes mesures prises qui réduise à peau de chagrin les attributions de l’EPA. Si le dérèglement climatique est un hoax, à quoi pourrait bien servir une agence pour la protection de l’environnement. Et pourquoi aurait-on peur de la guerre même si, sur notre continent, elle fait rage depuis quatre ans. Enfin, concernant la technologie, la question est d’encadrer son usage afin qu’elle ne détruise pas l’humanité. Et pour nous européen, il s’agit de se libérer de la dépendance que nous avons créé depuis une vingtaine d’années de la technologie numérique américaine.
Quelques citations
| JD Vance (2025) | Marco Rubio (2026) |
| Sur la démocratie : “If your democracy can be destroyed with a few hundred thousand dollars of digital advertising, then it wasn’t very strong to begin with.” Sur la liberté d’expression : “We may disagree with your views, but we will fight to defend your right to offer it in the public square.” Sur l’immigration : “No voter on this continent went to the ballot box to open the floodgates to millions of unvetted immigrants.” Sur les élites : “Democracy rests on the sacred principle that the voice of the people matters. There is no room for firewalls.” | Sur le post-libéralisme : “The end of history was a foolish idea that ignored both human nature and 5,000 years of human experience.” Sur la défense : “Armies do not fight for abstractions. Armies fight for a people, a nation, a way of life.” Sur l’alliance : “We have no interest in being polite and orderly caretakers of the West’s managed decline.” Sur la souveraineté : “Controlling borders is not xenophobia. It is the most basic act of national sovereignty.” |