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Davos : Trump vs Carney

Et ce n’est pas à l’avantage du premier mais bien du Premier ministre. J’ai écouté le discours de Donald Trump à Davos en intégralité. Vous n’aurez pas de le faire. Et c’est assez éprouvant. On pourrait presque dire que Donald Trump se prend pour Trump signifiant que même selon les normes dont on a l’habitude, c’est assez préoccupant.

Pendant ce temps-là, aux États-Unis, les agents ICE continuent leurs méfaits. Ils se transforment peu à peu en milice qui se donne tous les droits.

Ce discours mêlant autocélébration, désignation d’ennemis, réécriture des faits et menaces à peine voilées. Il s’adresse aux élites économiques mondiales (Davos) oscillant entre flatteries intéressées et mise en accusation brutale.

Aux dires de l’intéressé, jamais les États-Unis n’ont connu une telle réussite.Et bien sûr, ce succès est attribué au locuteur seul et toute crise est imputée à ses prédécesseurs ou à des acteurs extérieurs. Il n’y a plus de limites à la familiarité, à la vulgarité et aux humiliations publiques de dirigeants alliés. C’est toujours la même approche. On a tant fait pour vous et vous n’êtes même pas reconnaissant. Cela est appliqué au Groenland à ceci près qu’il confond Islande et Groenland. On peut donc espérer qu’il lâche.

“But in doing it, I’m helping Europe. I’m helping NATO, and until the last few days when I told them about Iceland, they loved me. They called me ‘daddy’ right, last time. Very smart man said, ‘He’s our daddy. He’s running it.’ I was like running it. I went from running it to being a terrible human being”.

Sans surprise les médias, les experts, les institutions indépendantes (banque centrale, OTAN) sont disqualifiés et en prennent pour leur compte. Donald Trump se croit encore obligé de répéter que les élections de 2020 ont été frauduleuses. Une répétition qui n’est sans doute pas anodine (Midterms : les conditions ne sont pas réunies).

I listened to Trump’s Davos speech with fear: How much damage will this demented, vindictive individual do to America and the world? I also felt a deep sense of shame: What is wrong with my country, that we put someone like this in a position of unprecedented power?
Paul Krugman
Courageous Carney vs. Demented Donald

Le discours ne cherche pas à convaincre par l’argumentation, mais à imposer un récit, fondé sur la domination, la peur et la loyauté personnelle.

Malgré son incohérence et son instabilité, ce discours combine les éléments auxquels on finit par s’habituer :

– Césarisme économique selon lequel le chef est l’unique moteur de la prospérité ;

– Nationalisme transactionnel proposant protection contre soumission ;

– Autoritarisme narratif où le récit remplace les faits ;

– Brutalisation du langage public.

Bref, un discours de démonstration de puissance destiné à intimider à être faire peur. Les Européens ne doivent plus tergiverser.

Citations extravagantes

“We were a dead country. Now we are the hottest country, anywhere in the world,”

“Growth like… perhaps no country has ever seen before,”

“I settled [wars] in one day,”

“Everything you’ve done has been perfectly executed. I said, ‘I know,”

“Without us, right now, you’d all be speaking German and a little Japanese,”

Citations insultantes

“Sleepy Joe Biden… the worst president we’ve ever had by far,”

“Incompetent people, that had no idea what the hell they were doing,”

“They [The Chinese] sell windmills to the stupid people that buy them,”

“My chauffeur can do a better job than that,”

“The media is terrible. It’s very crooked,”

Citations dérangeantes

“If the 2020 election weren’t rigged… People will soon be prosecuted,”

“You can say ‘no’ [for Greenland] and we will remember,”

“Who the hell wants to defend a lease?”

“Canada lives because of the United States,”

“I won’t use force… but we would be unstoppable,”

De l’autre côté, Mark Carney

A l’inverse, le discours de Mark Carney, le Premier ministre du Canada est caractérisé par sa lucidité stratégique. Il ne cherche ni à rassurer ni à flatter, mais à acter une rupture historique : la fin effective de l’ordre international fondé sur des règles, du moins tel qu’il était présenté aux puissances intermédiaires. Mark Carney ne proclame pas un effondrement brutal, mais un désenchantement assumé : la reconnaissance publique que le récit dominant des trente dernières années relevait en partie de la fiction utile.

Au cœur du discours de Mark Carney se trouve une idée simple, mais profondément subversive : la nécessité de cesser de « vivre dans le mensonge ». En mobilisant explicitement Václav Havel, Mark Carney ne convoque pas une référence morale abstraite, mais un outil d’analyse politique efficace. De même que les régimes autoritaires ne tiennent pas seulement par la coercition, mais par l’acceptation quotidienne par le plus grand nombre de fictions partagées, l’ordre international dit « fondé sur des règles » a perduré parce que nombre d’États, en particulier les puissances intermédiaires, ont accepté d’en jouer le jeu, tout en sachant que ces règles s’appliquaient de manière inégale. Cette fiction n’était pas sans avantages : elle offrait stabilité, prévisibilité et une forme de protection sous hégémonie américaine. Mark Carney affirme que ce compromis implicite a cessé de fonctionner dès lors que l’intégration économique, loin d’être mutuellement bénéfique, est devenue un instrument de pression, de sanction et de subordination.

Ce constat conduit Mark Carney à rejeter le fatalisme réaliste qui tend aujourd’hui à s’imposer dans de nombreux cercles stratégiques. La célèbre maxime de Thucydide – « les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent » – est citée non pour être célébrée, mais pour être combattue. Se résigner à cette vision reviendrait à accepter que les États de taille intermédiaire n’aient d’autre choix que l’alignement, la soumission ou le repli. Or, selon lui, cette lecture ignore une dimension essentielle du pouvoir contemporain : la capacité collective à réduire les asymétries, à mutualiser les coûts de la résilience et à créer des espaces d’action communs hors du tête-à-tête avec les hégémons.

Pour autant, le discours ne bascule ni dans le rejet du multilatéralisme ni dans une nostalgie de l’ordre ancien. Mark Carney acte explicitement l’affaiblissement des grandes institutions universelles sans en faire le deuil. Il propose une approche qu’on pourrait qualifier de post-multilatérale : non pas l’abandon de la coopération internationale, mais une reconfiguration pragmatique. À la place d’institutions prétendument universelles, mais paralysées, il défend des coalitions à géométrie variable, construites dossier par dossier, sur la base de convergences réelles d’intérêts et de valeurs. Ce multilatéralisme d’action renonce à l’illusion de l’unanimité globale au profit de résultats concrets, tout en évitant l’isolement stratégique. Bien entendu, il n’est pas question de remplacer l’ONU par le « fameux » Conseil de la Paix qui ne serait qu’une vaste plaisanterie sauf qu’il s’agit d’une initiative du président des États-Unis.

Enfin, ce discours constitue une réponse directe aux logiques de coercition économique, de bilatéralisation forcée et de marchandisation de la sécurité qui caractérisent le retour des rapports de force bruts. En affirmant son opposition aux pressions tarifaires, en défendant explicitement la souveraineté du Groenland et en réaffirmant l’importance des alliances fondées sur des règles partagées, Mark Carney trace une ligne de fracture nette. Là où certains revendiquent la capacité d’imposer leur volonté par la force ou le chantage, il revendique la construction patiente de capacités collectives, fondées sur la réduction des vulnérabilités et la cohérence entre discours et pratiques.

Citations marquantes

Sur la rupture historique

“We are in the midst of a rupture, not a transition,”

“This bargain no longer works,”

Sur la fin de la fiction de l’ordre international

“We knew the story of the rules-based international order was partially false,”

“You cannot live within the lie of mutual benefit through integration, when integration becomes the source of your subordination,”

Sur la coercition économique

“Great powers have begun using economic integration as weapons,”

“Tariffs as leverage, financial infrastructure as coercion, supply chains as vulnerabilities,”

Sur la souveraineté réelle vs illusoire

“This is not sovereignty. It’s the performance of sovereignty while accepting subordination,”

“When the rules no longer protect you, you must protect yourself,”

Sur la stratégie des puissances intermédiaires

“If we’re not at the table, we’re on the menu,”

“Collective investments in resilience are cheaper than everyone building their own fortresses,”

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