On ne devrait pas être surpris. Combien de fois Donald Trump a répété que le déréglement climatique était le plus grand hoax de l’histoire. La décision de l’administration de Donald Trump d’abroger le Endangerment Finding de 2009[i] marque l’un des reculs les plus spectaculaires de l’histoire environnementale américaine. Sous couvert de « dérégulation » et de « retour au bon sens », elle ne se contente pas d’effacer quinze années de politiques climatiques : elle remet en cause un socle scientifique, juridique et industriel patiemment construit depuis plus d’un demi-siècle.
Le Endangerment Finding n’était pas une lubie technocratique née sous Barack Obama. Il constituait la traduction juridique d’un consensus scientifique massif : les gaz à effet de serre, issus notamment de la combustion des énergies fossiles, menacent la santé humaine et le bien-être collectif. C’est ce constat qui permettait à l’Environmental Protection Agency d’agir au titre du Clean Air Act, loi fondatrice signée en 1970 par Richard Nixon. En l’abolissant, l’administration actuelle ne « corrige » pas une dérive : elle nie explicitement la validité de la science climatique moderne et contourne une jurisprudence pourtant claire de la Cour suprême (Massachusetts v. EPA, 2007[ii]).
Le discours officiel parle d’un « moment historique », de la « plus grande dérégulation de l’histoire américaine », promettant plus de 1 300 milliards de dollars d’économies et jusqu’à 2 400 dollars de baisse du prix moyen des véhicules. Or ces chiffres, répétés comme des mantras dans les communiqués de la Maison Blanche et de l’EPA, ne reposent sur aucune démonstration publique. Les hypothèses ne sont pas détaillées, les calculs ne sont pas publiés, et plusieurs économistes indépendants soulignent qu’ils reposent sur des projections de prix du carburant et des batteries déjà obsolètes. La dérégulation est proclamée, mais l’argumentation économique reste incantatoire. On a l’habitude.
À court terme, les bénéficiaires sont identifiables : les industries du pétrole, du gaz et du charbon, certaines branches de l’automobile thermique, et les États producteurs d’énergies fossiles. Pour ces acteurs, la suppression des contraintes réglementaires offre un sursis et une respiration financière. Mais cette victoire est étroite, fragile et profondément myope. Même une partie de l’industrie pétrolière s’inquiète désormais de l’instabilité juridique créée par cette décision, redoutant un éclatement des normes entre États fédérés et une multiplication des contentieux.
Mais à moyen et long terme, cette politique affaiblit structurellement les États-Unis. En renonçant à encadrer les émissions de gaz à effet de serre, Washington envoie un signal limpide aux marchés : l’innovation climatique n’est plus une priorité stratégique. Pendant que l’Europe, l’Asie et la Chine investissent massivement dans les batteries, les véhicules électriques, les réseaux intelligents et les énergies renouvelables, les États-Unis choisissent de se retirer de la course. Or ce sont précisément ces technologies qui structurent désormais les chaînes de valeur industrielles du XXIᵉ siècle.
Le paradoxe est saisissant. L’administration affirme vouloir réduire la dépendance américaine à la Chine, mais sa décision produit l’effet inverse. En freinant l’industrie nationale du véhicule électrique et en décourageant les investissements dans les technologies propres, elle renforce la domination chinoise sur les batteries, les métaux critiques et les standards industriels mondiaux. Autrement dit, au nom de l’« America First », les États-Unis abandonnent volontairement des secteurs clés à leurs concurrents.
La rhétorique déployée pour justifier ce choix confine parfois à l’absurde. Lorsque l’administrateur de l’EPA, Lee Zeldin, qualifie le Endangerment Finding de « Saint Graal de la religion du changement climatique », il assimile un consensus scientifique étayé par des décennies de recherche à une croyance sectaire, tout en prétendant « remettre la science au centre ». Pour preuve, Lee Zeldin affirme que « le CO₂ n’a jamais été un polluant » parce que « nous en expirons en respirant » et que « les plantes en ont besoin pour vivre. CQFD
Plus révélatrice encore est l’affirmation selon laquelle l’élimination totale des émissions des véhicules américains n’aurait « aucun impact mesurable sur le climat mondial d’ici 2100 ». Cet argument, présenté comme une preuve de réalisme, justifie en réalité l’inaction collective par l’insuffisance supposée de l’action individuelle. C’est précisément le raisonnement que les accords internationaux cherchent à dépasser, et non à entériner.
En définitive, cette décision n’est pas une politique économique rationnelle : c’est un geste idéologique. Elle sacrifie la crédibilité scientifique, juridique et industrielle des États-Unis pour offrir un bénéfice immédiat à quelques secteurs fossiles. Elle tourne le dos à l’innovation, affaiblit la position américaine dans la compétition mondiale et transfère l’avantage stratégique à ses rivaux. En prétendant restaurer l’« American Dream », elle ressuscite surtout une nostalgie industrielle, tournée vers le passé, à l’instant même où l’avenir se joue ailleurs. On connaissait le clean coal, binvenue au Responsible oil, à l’Ethical mining à la Managed deforestation, au Climate-friendly drilling, au Low-carbon fracking.
[i] Le Endangerment Finding, c’est l’acte par lequel l’État américain a officiellement reconnu que le changement climatique tue.
[ii] L’état du Massachusetts poursuivait l’agence environnementale (EPA) pour l’obliger à réguler les émissions de CO2 des voitures, ce que l’agence refusait de faire. Le verdict (5-4)
La Cour juge que les gaz à effet de serre sont légalement des polluants. L’EPA a donc le pouvoir (et le devoir) de les réguler via le Clean Air Act. Elle reconnaît que les États peuvent poursuivre l’État fédéral car ils subissent des dommages réels (ex: montée des eaux sur leurs côtes). L’EPA ne peut pas refuser d’agir pour des raisons politiques ; elle doit justifier sa décision par des preuves scientifiques.
C’est le socle juridique qui permet au gouvernement américain de limiter les émissions de gaz à effet de serre au nom de la protection de la santé publique.